
Il m'a fallu deux essais pour voir le Bertrand Bonello, hier soir, avec mon maudit badge jaune. Soit, mis bout-à-bout, deux heures de queue, entrecoupées d'un plat de pâtes au camembert (pour ton info, lecteur, il ne restait plus de sel, ni d'huile, ni de pesto à l'appartement de Fluctuat). Or, revenons à nos moutons, le plutôt confidentiel réalisateur de De la guerre et Le Pornographe ne nous avait pas vraiment habitués à de tels succès de masse. L'appel de la fesse sans doute. La même galère nous avait en effet été réservée par l'aguicheur Sleeping Beauty, quelque jours plus tôt. Mais la comparaison entre les deux films de la Compétition pour la Palme d'Or s'arrête là : s'il est aussi question de prostitution dans L'Apollonide - souvenirs de maison close, Bonello en donne une vision aux antipodes de celle, froide et aseptisée, de l'australienne Julia Leigh.
L'Apollonide est un bordel parisien de la fin XIXe siècle. Là, sous la direction d'une charismatique maquerelle (Noémie Lvovsky), les jeunes femmes cohabitent, partageant Champagne et peines au gré des passes, en continu. L'une d'entre elles, surnommée La Juive, est un jour victime d'un client qui lui découpe la commissure des lèvres au couteau : transformée en Joker, elle sera désormais La Femme Qui Rit, sexuellement délaissée par les hommes, parfois fascinés par le monstre. Le destin tragique de cette cousine cinématographique de la Venus Noire constitue le fil rouge du film, mais pas l'épicentre. Bonello préfère entamer une peinture groupée de cette étrange communauté féminine, où les filles sont à la fois partenaires de jeu glamour des hommes, mais également interdites d'amour, et esclaves de dettes à jamais impayées. Fuyant le sordide, le cinéaste baigne les plastiques de ses sculpturales actrices (Hafsia Herzi, Adèle Haenel, Céline Salette) dans des lumières chaudes, charnelles, accompagnée d'une anachronique B.O sixties, des plus soulful (The Moody Blues, Lee Moses, etc).
D'aucuns reprocheront à Bonello un regard prétendument emprunt de nostalgie sur les bordels d'antan, voire un hymne à la prostitution à l'ancienne. Ils lui feront un faux procès, puisque L'Apollonide n'omet jamais de documenter les souffrances, les détails triviaux et l'absence de perspectives de ses héroïnes, condamnée à la fuite en avant. Le film de Bonello n'est pas nostalgique, mais mélancolique. Il filme la beauté éphémère de ces déesses prisonnières, conscientes de leur fatalité. L'Apollonide n'est donc pas un film à thèse sur la prostitution, et ne porte aucun discours surplombant sur le plus vieux métier du monde. C'est avant tout une déclaration d'amour au corps féminin au sein d'un grand film sensoriel, une symphonie composée d'étoffes chamarrées et de volutes de cigarette, de courbes ondoyantes et d'ivresse feutrée. Une ivresse qui ne tient pas totalement la longueur du film, le scénario semblant par moments amoli par la langueur érotique. Mais tant de beauté, mis en scène avec autant d'inventivité que de volupté, laisse dans la rétine un puissant parfum d'absolu.
Par Eric Vernay Follow @ericvernay
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