
{Double Take} mélange images d'archive, extraits de films ou d'émissions télé, et scènes tournées par johan grimonprez lui-même. Nous sommes en pleine guerre froide, au début des années 1960. Dans ce contexte saturé d'images, entre deux publicités d'époque pour le café, un débat TV richard nixon/nikita krouchtchev et un reportage sur la conquête spatiale, le réalisateur de {Dial H.I.S.T.O.R.Y} imagine un duel entre Alfred Hitchcock et son double, joué par son sosie Ron Burrage. {« Si vous ne tuez pas votre double, c'est lui qui vous tuera »}. La bande annonce de {Double Take}
L'idée du double irrigue votre dernier film, {Double Take} : pourquoi avoir choisi la figure d'Hitchcock pour l'explorer ? Hitchcock a traversé la barrière du cinéma, en crise dans les années 1960, vers la TV. Pour lui, la télévision était un double déformé du cinéma. En se déguisant dans l'émission « Alfred Hitchcock présente », il devenait plus lui-même. Il était timide dans la vraie vie, ça lui permettait de s'inventer autrement. Ce dédoublement a aussi peut-être à voir avec son rapport aux femmes, et les tensions homo-érotiques qui le parcourent. Selon la théorie freudienne appliquée à son film {Sueurs froides}, le fait que l'homme retrouve son double, cela révèle son incapacité à accepter ce qui est devant lui, à savoir une femme avec ses propres désirs. Le double est alors une forme d'hystérie masculine. Il a aussi traversé la barrière de l'Europe pour aller aux Etats-Unis, un peu comme un espion double. Si on entre dans une cinémathèque ou une dvdthèque, le cinéaste qu'on retrouve le plus souvent, c'est lui, Alfred Hitchcock. On le connaît même au second degré, à travers des parodies comme dans les {Simpson} par exemple. En tant que cinéaste, on doit se construire dans un monde saturé d'images, mais en même temps, comme avec une langue qu'on aurait apprise, on commence à raconter ses propres histoires. Comme ses images, l'icône d'Hitchcock est partagée, se diffuse.
Ron Burrage joue le double d'Hitchcock dans {Double Take}. Il est très ressemblant. En quoi le sosie et le modèle sont liés ? J'ai rencontré 80 sosies avant de tomber sur Ron Burrage, qu'on voit dans {Double Take}. Mais il ne parlait pas comme Hitchcock, alors sur les trois castings qu'on a fait entre New York, Los Angeles et Londres, on a aussi recherché une voix proche de l'originale. On a trouvé un sosie de voix, Mark Perry, qui ne ressemble pas physiquement à Hitchcock. Il est devenu le narrateur de {Double Take}. Le destin de Ron Burrage est bizarrement lié à celui de Hitchcock. Il est décédé au même âge que le cinéaste, à 80 ans. Il est né à la même date, un 13 août. Il a travaillé dans un restaurant où se rendait souvent Hitchcock. A Locarno, quand il est venu introduire le film {Les Oiseaux} avec Tippi Hedren (l'actrice principale du film ndlr), en 1999, il a vraiment accepté le rôle d'Hitchcock. Dans la vraie vie, Ron, qui était gay, vivait avec un sosie de Rembrandt. Dans mon film, Ron (le sosie) tue l'original (Hitchcock), mais on peut aussi se demander : qui est l'original ? C'est aussi une métaphore : le premier Hitchcock incarne le cinéma, l'autre Hitchcock la télévision, et Ron Burrage c'est peut-être YouTube, la culture digitale et le web 2.0. Un médium en tue un autre, et ainsi de suite. On est dans une culture du clone, de Photoshop, de l'imitation, de la manipulation de la réalité. Par exemple, la politique de Bush sur les armes de destructions massives, c'était une politique « Photoshop », truquée, mais elle est devenue réalité.
1. {La Mort aux trousses} Hitchcock a changé la manière dont on raconte une histoire. Avec {La mort aux trousses}, il a inventé un genre, c'était la première fois que la comédie était mélangée au thriller. Ça a ensuite donné des copies, comme James Bond.
2. {Sueurs froides} C'est un film autobiographique. L'angoisse du héros (James Stewart) vis-à-vis de l'autre sexe se dédouble hystériquement.
3. L'Inconnu du Nord Express L'échange de meurtre entre le héros et l'inconnu se rapproche de {Double Take} : le vieux Hitchcock provoque l'autre, pour se tuer lui.
4. {« Alfred Hitchcock Présente »} (émission TV) Dans l'une de ses fameuses introductions comiques, il joue jusqu'à quatre doubles de lui-même dans le même sketch. Il se déguise parfois, prétend être son frère ou joue avec une marionnette à son effigie. Il se travestit également en femme.
5. Psychose Hitchcock a une obsession de la mère dominante, comme dans {Les Enchaînés} ({« il faut l'empoisonner »}). Un féminin tellement dominant que l'angoisse provoquée sur l'homme se traduit par un dédoublement.
Chez Hitchcock, le méchant est une sorte de double, souvent plus séduisant que le héros Hitchcock voulait que le méchant soit séduisant, un sorte de gentleman comme James Mason dans {La Mort aux trousses} : c'est lui qui a la plus belle femme, la plus belle maison. Cary Grant doit travailler dur pour le dépasser. Hitchcock disait {« plus l'antagonisme est intéressant, plus l'histoire est intéressante. »} c'est ce qui se passe aussi dans la politique : les journalistes adorent ça ! (rires) Pendant le « Kitchen Debate », (opposant Nixon à Khrouchtchev de manière impromptue devant les caméras en 1959, ndlr), le « méchant » est assez séduisant en fait. Nixon se vante de l'avance prise par le bloc Ouest dans le domaine de la télévision. Mais celui qui sait le mieux jouer de la télévision, c'est Khrouchtchev. Ce qui est séduisant chez l'autre, c'est quelque chose qu'on ne peut pas admettre. Se projeter dans l'autre, le considérer comme forcément mauvais, c'est éviter de se regarder soi-même.
Hitchcock méprisait la TV, pourtant il a lancé sa propre émission, {Alfred Hitchcock présente}, qui a grandement contribué à sa notoriété car il assurait avec humour l'introduction et la morale de l'épisodeA la télévision, Hitchcock jouais toujours le type méchant. Plus il était cassant, meilleur il était. C'est une intelligence schizophrénique nécessaire, également pour le cinéaste. Il faut s'identifier, et en même temps prendre ses distances. Pour se trouver au milieu des médias et e même temps les critiquer, comme c'était le cas d'Hitchcock qui méprisait la télévision, il faut une forme de schizophrénie. Pour exister en ce monde aussi, il faut se dédoubler, résister et prendre du plaisir en même temps.
Est-il possible de faire un bon remake d'un film de Hitchcock ? Gus Van Sant et Brian De Palma s'y sont essayésOui c'est possible : Hitchcock a d'ailleurs fait lui-même le remake d'un de ses propres films anglais à Hollywood : {L'Homme qui en savait trop}. En revanche Gus Van Sant à échoué, avec son remake de {Psychose} ({Psycho}, 1998), car il ne se l'est pas assez approprié. Il faut réinterpréter, pour faire écho à son époque. A l'époque de {Psychose}, au début des années 1960, on parlait de Oswald, l'assassin de john kennedy. Les médias faisaient alors la comparaison entre le film de Hitchcock et le crime d'Oswald. Ce qui est drôle, et que j'ai découvert en faisant {Double Take}, c'est que Hitchcock a été invité par Kennedy, à la maison blanche, au moment où {Les Oiseaux} allaient sortir. Le jour d'après la réception de la carte d'invitation, Kennedy était assassiné. Bande-annonce {Les Oiseaux} :
A propos du 11 septembre, Slavoj iek (philosophe slovène qui a beaucoup écrit sur le cinéma) a fait référence aux {Oiseaux} dans son essai {Bienvenue dans le désert du réel} pour expliquer que l'effondrement des tours nous a donné une impression de déjà vu quand il s'est produit, comme si Hollywood avait prévu cet évènement. Extrait :{« L'image de l'avion répétée sans fin, s'approchant, puis s'encastrant dans la deuxième tour du WTC,} avance Zizek{, ne représente-t-elle pas le pendant, dans la vraie vie, de la fameuse scène des Oiseaux d'Hitchcock, qu'a si bien analysée Raymond Bellour, dans laquelle Mélanie s'approche du débarcadère de Bodega Bay après avoir traversé la baie dans un petit bateau ? Lorsque, en s'approchant du quai, elle fait signe à son (futur) amant en agitant la main, un premier oiseau (que le spectateur perçoit tout d'abord comme une tache sombre et informe) entre soudain en haut et à droite dans le cadre et frappe à la tête. L'avion qui entre en collision avec la tour du World Trade Center n'est-il pas littéralement la tache hitchcockienne, l'éclaboussure anamorphique qui dénature le New York idyllique ? »}En un sens, l'image du 11 septembre vivait déjà chez les gens. La réalité devient comme un double, un sosie, un fantôme qui vient hanter les Etats-Unis. Une sorte de remake.Propos recueillis par Eric Vernay
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