
Un attaque de sommeil aussi soudaine que classique en milieu de Festival m'a assailli pendant le projection du premier film japonais de la Compétition officielle. Mais j'ai lutté, lutté si fort que mes yeux sont restés ouverts, sans avoir recours heureusement à la célèbre machine de torture d'Orange Mécanique. Et le film, alors?
Quatre ans après son grand prix (La Forêt de Mogari) et quatorze ans après sa Caméra d'Or (Suzaku), la japonaise Naomi Kawase revient avec son septième long-métrage, Hanezu no Tsuki. Ses thématiques habituelles, deuil et perte au sein d'une nature enveloppante, s'expriment cette fois dans un tressage d'époques mêlées. La modernité s'incarne dans l'histoire d'amour tragique de Takumi la teinturière et Kayoko le sculpteur, qui fait écho aux déchirements de leurs grands-parents.
L'ancien s'exprime à travers différentes strates de passé. La légende japonaise des trois montagnes symbolise la lutte éternelle de l'homme pour son amour. Naomi Kawase filme aussi les travaux archéologiques réalisés à Nara, capitale historique du Japon. L'aspect documentaire infuse le conte, la fiction s'inscrit dans l'Histoire.
La nature est omniprésente, en symbiose avec les personnages ; aussi bien dans les rêves de Kayoko (arachnéens) que dans la cuisine du sculpteur, où un oiseau fait son nid. Kawase tisse son drame panthéiste dans un style éloigné de l'autre grande fresque familiale de la compétition, The Tree of Life. Près des corps et des élements, les mouvements de caméra de la cinéaste semblent hésitants comme ceux d'un papillon, s'arrêtant avec autant de curiosité sur un plat de tomates fraichement coupées, un visage sous la pluie, ou un drap diaphane flottant au vent.
Comme dans le dernier film de Malick, il est question de renaissance, de passages entre vie et mort, de connexions entre époques et de rédemption par la grâce, mais c'est exprimé à des lieues de l'intimidiant pompiérisme du Malick. D'une manière plus intime, quotidienne, et en même temps mystérieuse et surnaturelle, grevée d'ellipses, la méditation de Kawase mise sur la fragilité d'un onirisme terrien, mais diffus, toujours à la limite de l'évaporation. De belles fulgurances naissant de cet équilibre précaire entre éphémère et atemporalité. Et rien que pour ça, on excusera au film ses quelques longueurs.
Par Eric Vernay Follow @ericvernay
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