
La scène d'ouverture de Gosses de Tokyo (1932), sans doute le film muet le plus célèbre de Yasujirô Ozu, est révélatrice. Un couple et ses deux enfants s'apprêtent à emménager dans la banlieue de Tokyo lorsque soudain leur voiture s'embourbe. Les aléas de la vie. Certes. Mais cette scène symbolise également ce que le cinéaste n'aura de cesse de développer dans la suite de son oeuvre. Montrer des héros, ou plus justement, des anti-héros, embourbés dans la routine de la vie quotidienne en s'inspirant des Shomin-geki, récits sur la vie simple des Japonais de son temps. Il les met en scène de manière quasi minimaliste, dans un cadre extrêmement perfectionné et avec un minimum de mouvements d'appareils. Il atteint ainsi ce que les analystes de son oeuvre considèrent comme le « mystère » Ozu. Cette incroyable habileté à crever la surface des choses pour aller vers un monde souterrain ou au contraire aérien, voire empreint de mystique taoïste. Ce sont « les mondes flottants » d'Ozu, qui capte les moindres oscillations des sentiments humains comme la pierre plate, lancée sur l'eau, dessine des ridules, larges d'abord, puis imperceptibles, presque invisibles. Mais bel et bien présentes.Il faut donc voir ou revoir Gosses de Tokyo avec cette idée en tête. Une oeuvre de jeunesse inspirée du cinéma burlesque américain dont Ozu était un fervent admirateur - situations cocasses, grimaces, bagarres, accumulation et répétitions de gags -, influencé par les desiterata des studios de cinéma de Tokyo, mais avec déjà un langage et une sensibilité uniques qui font de l'histoire de ces deux gosses en révolte contre leur père un film jubilatoire, un bijou de finesse comique. Les deux gamins de 8 et 10 ans, souffre-douleur d'un chef de bande, décident de faire l'école buissonnière. Vertement réprimandés par leur père, ils s'aperçoivent que celui-ci, simple employé, est obligé de se soumettre à l'autorité de son patron jusqu'à se ridiculiser devant lui. Aussitôt les deux enfants entament une grève de la faim. Car si devenir quelqu'un d'important dans la société, comme le prêche le père, revient à faire des courbettes devant son chef, alors à quoi bon Gosses de Tokyo, dont Ozu fera un remake intitulé Bonjour en 1959, ressort dans sa version muette sans accompagnement musical. A l'origine, comme tous les films muets japonais, le film était accompagné par un Benshi, bonimenteur dont la popularité dépassait celle des acteurs de cinéma. Ozu, dont 34 des 50 longs métrages sont muets (malheureusement, la plupart sont désormais invisibles), est cité en modèle par bien des cinéastes, Wim Wenders et Aki Kaurismâki en tête. Mais le réalisateur, qui s'est éteint en 1963 à l'âge de 63 ans, n'a été réellement reconnu en France qu'à la fin des années 1970, après avoir été longtemps éclipsé par Akira Kurosawa, Kenji Mizoguchi ou Mikio Naruse. Et encore, était-ce essentiellement pour les films de la seconde partie de sa carrière, réalisés après la seconde guerre mondiale, bien après l'avènement du parlant et de la couleur (Printemps tardif (1949), Le Voyage à Tokyo (1953), Le Goût du saké (1962)).Analyse E. Green : pour aller plus loin La reprise de Gosses de Tokyo succède à un ensemble d'initiatives destinées à mieux faire connaître le cinéaste auprès du public français (*). En janvier dernier, ainsi, le réalisateur Eugène Green (, 2004) donnait à la Cinémathèque française une conférence passionnante sur l'oeuvre d'Ozu et tentait d'en livrer les clefs. Extraits.Eugène Green : « On peut être dérouté par le cinéma d'Ozu. Car en apparence, son langage est simple. Mais il contient en fait une grande spiritualité dont les signes ne sont pas forcément reconnaissables par les Occidentaux. Le langage formel d'Ozu comporte, ainsi, six éléments importants qu'il convient de décrypter.- La place de la caméra : La caméra est le plus souvent posée sur le sol car c'est la façon la plus habituelle au Japon de s'asseoir. Naturellement, l'objectif est dirigé vers le haut en visant le ciel (Ozu filme les plafonds bien avant Orson Welles). La caméra devient alors le lien entre la terre et le ciel captant à la fois une énergie tellurique et une énergie spirituelle.- Le cadre : L'élément principal est absolument centré à l'intérieur du cadre. L'image est souvent symétrique. Par exemple : un vide, un plein, un vide. C'est assez rare ailleurs dans le cinéma. Avec l'architecture, il aime aussi créer un cadre dans le cadre. Il utilise la perspective chinoise où toutes les lignes de l'image convergent vers le spectateur. S'y ajoute un élément repoussoir au premier plan de l'image : un tronc, un vase, une table basse Il crée ainsi l'idée d'un espace en-dehors du cadre pour inciter le spectateur à se situer dans cet espace hors-champ, et en même temps il l'oblige à se concentrer sur ce qui se passe à l'intérieur de l'écran.- Le champ-contrechamp : C'est la figure de style par excellence utilisée par Ozu dans les rencontres où quelque chose qui paraissait très solide, comme le lien familial, se dissout. Ses champs-contrechamps sont le plus souvent obliques et non pas frontaux (type le plus classique en Occident, générateurs d'une grande tension). Quand ça se tend au niveau du discours, l'autre personnage entre dans le champ en amorce.- Le jeu des acteurs : C'est un jeu stylisé. Il crée un masque cinématographique. Le sourire est un sourire de convenance pour exprimer le moment juste avant la colère. Ce sourire est d'une extrême violence.- L'extérieur : Chez Ozu, les scènes d'extérieur sont rares, mais importantes. Il capte les forces d'énergie et de spiritualité universelle. Elles s'opposent à l'énergie humaine qui, elle, existe à l'intérieur de la maison. En filmant le mouvement de l'eau, les feuilles des arbres, Ozu rappelle que malgré son apparence changeante, la nature est durable car cyclique.- Les plans sans personnages : La nature morte est une expression picturale occidentale. Chez Ozu, les plans sans personnages permettent de situer l'action, mais ils sont aussi l'image de quelque chose de solide en contrepoint à la fragilité de la vie. »[Illustration : Gosses de Tokyo. Photo © Carlotta Films](*) En 2003, Arte, à l'occasion du centenaire de la naissance d'Ozu, a édité un très beau coffret DVD où parmi les films célèbres de la période 1957-1961 figurait justement Gosses de Tokyo comme clef de lecture de l'oeuvre du cinéaste. La même année est paru, chez Actes Sud, un essai remarquable de Kiju Yoshida, Ozu ou l'anti-cinéma, et le cinéaste Hou Hsiao-Hsien lui rendait un bel hommage avec son film Café Lumière.