Entretien avec Jeff Nichols, primé à la Semaine pour Take Shelter

20/05/2011 - 17h31
Entretien avec Jeff Nichols, primé à la Semaine pour Take Shelter

 

Son grand film mystique, Take Shelter, vient de remporter le Prix de la Semaine de la Critique. Nous avions rencontré il y a quelques jours le jeunot Jeff Nichols, remarqué en 2008 avec l'excellent Shotgun Stories, qui a bien voulu nous causer dans un costard trop grand pour lui, des forces obscures qui animent son second film. Et puis de Terrence Malick, aussi. Un peu.

 

Jeff Nichols, Take Shelter fonctionne comme une grande allégorie qu'il faut déchiffrer en permanence. Vous n'avez pas eu peur qu'à un moment les spectateurs moins patients refusent de jouer le jeu ?

 

Si, c'est la question qui m'a animé à chaque étape du processus créatif. Je savais que je faisais un film expérimental, que j'essayais beaucoup de choses un peu folles, et que je me devais de solliciter le spectateur de façon à ce qu'il ne soit jamais passif devant le film.

Oui, avec ce truc qui consiste à se demander en permanence si le personnage de Michael Shannon a toute sa tête... 

Voilà, ça c'est pour vous accrocher, que vous regardiez le film en état d'alerte, en interrogeant les images qui arrivent face à vous. Je déteste le cinéma qui, sous prétexte qu'il est expérimental, s'autorise à être chiant. Moi j'ai tenté tout un tas de trucs dans ce film, des trucs qui, peut-être ne fonctionnent pas, mais j'ai toujours été animé par la volonté de secouer le spectateur. Shotgun Stories découlait du même raisonnement.

 

Le film était beaucoup moins abstrait tout de même...

 

Oui, mais c'était aussi un film expérimental. En terme de structures, d'écriture, et même de production. Take Shelter est peut-être plus exigeant vis-à-vis du spectateur, mais je pense qu' à la fin tout le monde en ressort secoué, d'une façon ou d'une autre

 

Je dois d'ailleurs t'avouer un doute sur mon interprétation de cette fin.

 

Aaha, moi aussi. Ecoute, le sens je serai bien incapable de te l'expliquer, c'est plus une idée de feeling, de toutes manières. Pour moi le sujet du film, c'est le mariage. Et le final se devait donc de célébrer l'union des personnages qu'interprètent jessica chastain et Michael : le seul moment du film, où ils seraient sur la même longueur d'ondes. Quand on a présenté le film à Sundance, je me rappelle avoir vu des gens furieux à cause de la dernière séquence. Ils venaient me voir en disant « Dites-moi c'est un rêve, c'est ça » ? Je ne savais pas trop quoi leur répondre. « C'est juste une question de tonalité, mec ».

 

Entre Shotgun et Take Shelter, j'ai l'impression que tu t'es complètement métamorphosé, que tu atteignais déjà une forme de plénitude stylistique, presqu'un autre cinéaste...

 

Hummm. Ca me fait plaisir, mais ce n'est pas tout à fait ça. C'est l'histoire qui guide le mouvement global de la mise en scène. Shotgun parlait de type avec une force d'inertie phénoménale, qui n'allait nulle part. Donc forcément : que des plans fixes. Celui-là, c'est Shining : il parle des forces obscures qui glissent lentement sur nous, et nous contaminent petit à petit. Donc tout le film est composé de petits travellings extrêmemement lents, qu'on a même ralentis encore plus en post prod. C'est pour ça que tu as eu cette impression de voir le film d'un autre mec, mais c'est juste pour être cohérent avec mon sujet. Par exemple le prochain se passe près d'un fleuve donc l'idée de mise en scène ça sera le flux, le courant. Et donc même si ce n'est pas un outil que j'aime beaucoup, je vais m'efforcer de le tourner principalement au steadycam.Comme The Shining, tiens...Ahah, voilà. Non mais sérieusement ça m'effraie au plus haut point. J'espère que ça aura de la gueule. Mon mentor David Gordon Green, m'a toujours dit « ce n'est pas parce qu'on tourne des films avec des budgets ridicules, qu'ils doivent être moches ». C'est ça la plaie du cinéma indie. Franchement qui peut être ému par un film qui ne ressemble à rien ? Non, les mecs qui nous inspirent ce sont David Lean, Terrence Malick.

 

Tu as vu The Tree of Life ?

 

Non, j'ai pas pu avoir de place, j'en pleurerais presque..

 

Même Jessica Chastain n'a pas pu t'aider ?

 

Et non. Tu te rends compte, aucune reconnaissance ! Je le verrai chez moi, à Austin. Le problème, c'est que j'attends de ce film qu'il récrive les tables de la loi du cinéma. Oui, oui. Si je suis déçu, j'ai peur de ne jamais m'en relever.

 

Lire notre critique de Take Shelter.

(Propos recueillis par François Grelet)

 

 

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