
[Nous publions aujourd'hui cet article après avoir, à l'époque de la sortie du film en janvier 2003, fait paraître une première chronique plus... clémente. Une interview de Philippe Bensoussan avait suivi. Cette analyse permet aujourd'hui de reprendre un débat qui manquait d'un contradicteur avisé. A l'époque, le film n'avait été vu que par une personne : l'équipe de chroniqueurs cinéma de Fluctuat n'avait guère eu que la rumeur et la polémique avec Libération pour se faire une idée.ndlr] Un Communautarisme PrimaireCe documentaire, sorti début février, analyse la manière dont les médias français traitent du conflit israélo-arabe. Parce que déclarée dès les premières minutes du film, il faudrait admettre la subjectivité d'un regard et le point de vue orienté de ce film, n'en faire que peu de cas et rester concentré sur le discours, sur les faits que l'on veut souligner sans les remettre en question. Or, en lieu et place d'une froide et implacable analyse médiatique, les cinéastes se servent de leur sujet pour condamner toute parole critique à l'égard de la politique israélienne. « Depuis 50 ans, il y aurait de la part des médias une volonté d'accabler Israël » déclarent-ils en introduction. Dès lors, ils cherchent à illustrer cette déclaration.Utilisant tous les ressorts du montage les cinéastes n'hésitent pas à faire de dangereux amalgames. Le caractère affable et bonhomme de M. Barak lorsqu'il s'adresse aux réalisateurs le lave de tous soupçons. Ainsi il s'étonne auprès d'eux de la politique palestinienne et lui impute cette situation de guerre. Si Arafat n'a jamais la parole, on dit volontiers de lui que c'est un « pauvre homme », un irresponsable. Pourtant jamais le leader palestinien ne pourra présenter ses arguments ni se défendre. Israël est toujours merveilleusement irréprochable et innocent ; voir autrement ce conflit serait être antisémite. Tout vient appuyer cette idée sourdement présente que l'Autre est l'unique coupable des crimes de la guerre. A en croire les réalisateurs, la paix aurait pu être signée depuis des décennies et de nombreux morts auraient pu être épargnés. Seule l'avidité d'Arafat aurait empêché l'arrêt des hostilités. Ainsi on ne s'étonnera pas du commentaire d'une des spectatrices du film, Beate Klarsfeld, qui regrette dans Le Point que Décryptage n'ait pas « démontré parallèlement que cette souffrance est consciemment voulue non seulement par les leaders palestiniens mais aussi et surtout par les leaders des pays arabes, qui utilisent et suscitent cette souffrance pour empêcher le peuple juif de vivre en paix sur un bout de terre qu'ils s'obstinent à lui refuser. » [1] Illustrant le repli communautaire que le film suscite, elle exprime ici calmement ce que d'autres spectateurs formulaient avec rage lors des nombreux débats qui ont eu lieu après les projections du film. Là, certains spectateurs ne cachaient pas leur ostracisme et leur impitoyable haine anti-arabe.Une presse incapable Des titres péremptoires s'affichent sur une musique dramatique, viennent ensuite les démonstrations. De grands intellectuels sont sollicités et accréditent par leur prestige de rapides analyses. Alain Finkelkraut, Alexandre Adler, pour ne citer que les plus reconnus, chacun se dit scandalisé des propos de tel ou tel journal. Jetant l'opprobre sur toute une profession, les réalisateurs assimilent les journalistes français à des irresponsables qui emploient des mots percutants sans penser aux conséquences. Incapables ils n'utiliseraient comme source d'information que leur propre presse nationale ou hebdomadaire. France 2, France 3, Le Monde, Libération, tout y passe tandis que le nom de Charles Enderlin, correspondant de France 2 à Jérusalem, citoyen israélien, spécialiste de la question depuis de nombreuses années reste oublié. « Pourquoi ce film sort-il maintenant, à un moment où Israël a lancé une offensive contre les correspondants des médias étrangers ? » [2] se demandait le reporter interrogé à la sortie du film. Il soulignait par ailleurs la difficulté à travailler dans ce pays. « C'est un harcèlement permanent, déclarait-t-il. Il y a eu des descentes du fisc dans toutes les chaînes étrangères. Nos techniciens palestiniens ne peuvent plus passer les barrages militaires israéliens et les cameramen étrangers n'ont plus l'autorisation d'aller filmer dans les territoires. Il y a incontestablement une campagne pour limiter la couverture des évènements en Palestine. » [3] Le choc des motsSentimentalisme et raccourcis font sans cesse bondir parce qu'ils divisent et retranchent un peu plus chacun dans son camp, persuadé de son bon droit. Après l'attentat-suicide de Seder Pessah, la mort d'une femme rescapée de la Shoah, devient la mort d'une femme « qu'Hitler n'avait pas réussi à faire disparaître ». Comparaison sous-jacente et pernicieuse d'Arafat au dictateur fasciste, amalgame dangereux à la base de la suite de la démonstration. Il semble alors que le choc soit la seule dialectique employée ici. Décryptage convoque sans cesse le compassionnel. Toujours il attise des passions qui confinent au repli communautaire, convoque les images de l'attentat d'Isaac Rabin, bouleversantes et les utilise effrontément. De « diabolisation » en « acharnement » envers les Juifs, les médias français sont condamnés. Israël, investi d'un juste droit, a ici le seul privilège du malheur, tandis que la Palestine est présentée dans ce film comme une « maladie arabe ».Vient ensuite un étrange amalgame à l'origine de tous les maux. La France ne sait traiter du conflit israélo-palestinien, car celui-ci est trop proche du conflit franco-algérien. Trop heureux de pouvoir défendre les Arabes massacrés au temps de la sale guerre, les médias français prendraient enfin l'occasion de se racheter. De même il y aurait, déclarent les réalisateurs, une jubilation occidentale à voir les Juifs martyrs de la Shoah endosser un mauvais rôle. L'amalgame entre sionisme et sémitisme, le rapprochement de deux situations politiques très différentes attise les passions, encourage la confusion, et les passions animées par de purs sophismes. Ainsi à chaque instant on surprend les réalisateurs en pleine action coercitive, aliénant son spectateur à une haine infondée.Notes :- [1] Beate Klarsfeld dans un texte recueilli par Jacqueline Artus - Le Nouvel Observateur - 29 janvier 2003- [2] "Israël, victime de Désinformation ?" - Mireille Duteil - Le Point n° 1584 - 24 janvier 2003, p.50 - [3] ibid.