
- Lire la critique de The Social Network
Une des clés du cinéma de david fincher repose sur sa capacité à adapter sa mise en scène au projet. Dans {Seven}, néo film noir apocalyptique, la ville pluvieuse aux appartements délabrés, l'obscurité des intérieurs et ces perspectives bouchées créent une cité symbolique décadente. Avec {The Game}, thriller parano rappelant {La Mort aux trousses} et les films du complot des 70's, l'espace est la fois décor de cinéma et jeu vidéo vivant. Dans {Fight Club}, film mental et post punk, l'insensé d'un monde consumériste global est ramassé, on zappe à une vitesse folle comme si ne régnait plus qu'un régime d'immédiateté abolissant les distances et la notion du temps. C'est encore {Panic Room} qui en évoquant {} (indirectement cité) élargit et rapetisse un lieu clos quadrillé par une caméra faisant fi des lois de la physique ; {Zodiac} et son espace diffus aussi insaisissable que son tueur ; {Benjamin Button} où chaque scène est filmée comme la dernière puisque reposant sur l'idée que la mort est son sujet ; {The Social Network } qui, tout en se focalisant sur la parole et l'intelligence pour traiter du pouvoir, met en scène une logique de propagation elliptique répondant à celle de Facebook.
Il y a chez Fincher une obsession pour la modernité correspondant à sa volonté de se situer dans son époque tout en la résumant. Ainsi {Se7en} s'inscrit-il dans une perspective millénariste (l'an 2000 est alors proche) ; {The Game} traite du simulacre et de la virtualité (comme {Fight Club} et {The Social Network}) ; {Fight Club} avec ses effets publicitaires filme des corps de chair au moment où ceux de synthèse commencent à envahir Hollywood avec {Matrix} ; {Panic Room} se construit autour d'un espace anxiogène et paranoïaque alors que l'Amérique vient de subir le 09/11 ; {Zodiac} traite du réseau en montrant comment l'information circulait il y a 30 ans alors que nous vivons à l'heure d'Internet ; {Benjamin Button}, cas un peu à part, prend néanmoins comme point de départ et de chute la catastrophe de Katrina pour filmer l'existence et la mort des choses simultanément ; {The Social Network} enfin, faux biopic d'un être sans passé et numérisé avant l'heure, retrace l'émergence d'un nouveau monde dont nous sommes témoins, tout en relisant {Citizen Kane}.
Une chose fascine chez Fincher, son obsession du contrôle absolu. Celui-ci s'actualise par la mise en scène, rigoureuse, et aussi son rapport à la technique qui en servant toujours le film en fait parfois son sujet. Dès {Se7en} l'image fourmille de détails et le générique, avec ses effets grattés, renvoie à la nature même de la pellicule qu'on manipule. Plus tard, les effets spéciaux dans {Fight Club} ou {Panic Room} permettent à la caméra de révéler l'intérieur des choses, d'un système, une mécanique. Avec {Zodiac} l'image vidéo et clinique colle à sa quête de transparence fuyante. Dans {Benjamin Button}, le corps de Brad Pitt devient image malléable et figure du temps. Mais ce contrôle, ce fût aussi celui du spectateur, qui dans {Se7en}, {The Game} et {Fight Club} était manipulé. Ou encore celui de mark zuckerberg qui avec Facebook recrée le monde selon ses règles en écrasant impitoyablement les autres.
Les questions sociales et politiques peuvent sembler parfois absentes chez Fincher. Persiste toutefois chez lui une idée de classe. C'est par exemple Michael Douglas dans {The Game} : milliardaire arrogant pris dans un jeu machiavélique le poussant à la clochardisation, il prend ainsi conscience de l'autre. C'est aussi les prolétaires et petits costards cravates sans aspérités de {Fight Club} se lançant aveuglément dans l'anarco-terrorisme pour répondre à la pauvreté de leur existence. Forest Whitaker dans {Panic Room} braquant les bourgeois pour sauver les siens. Jake Gyllenhaal, le cartoonist anonyme qui résout, seul, l'énigme du Zodiac. Ou encore Benjamin Button, abandonné à la naissance par son père, notable, mais instantanément adopté malgré son apparence par une femme noire de la Nouvelle Orléans. Jusque dans {The Social Network} et l'ascension fulgurante de Zuckerberg en nouvelle figure du capitalisme écrasant l'aristocratie finissante du Massachusetts, un certain matérialisme persiste.
Si la solitude est un point commun aux personnages de Fincher, il y a surtout chez lui cette idée que la liberté se déploie lorsqu'on a tout abandonné ou perdu. Mais cette liberté illusoire et gagnée ne se fait donc pas sans perte ou au prix d'un certain cynisme. C'est celle illustrée dans {The Game} par une vraie-fausse déchéance ; celle de {Fight Club} qui se retourne in extremis contre elle-même ; celle condamnée d'emblée de {Panic Room} ; celle narcissique de {The Social Network} où Zuckerberg finit victorieux mais seul devant un froid écran d'ordinateur, comme effacé face au miroir qu'il a construit. De tous les films, {Benjamin Button} est le plus éloquent en ce qu'il prend la mort comme origine. En filmant un corps biologiquement inversé forcé à la solitude (ce qui lui offre une liberté absolue mais tragique), Fincher montre que chaque être n'existe que par son impermanence. Tout se termine dans l'épuisement, la mort, le vide ou le retour à zéro.
Chez Fincher le motif de la boucle revient sans cesse. Dès {Se7en} on note ce générique de fin qui revient en arrière. On remarque surtout la présence d'un pendule, motif récurrent et dont la fonction n'est pas de mesurer le temps (l'horloge), mais lui donner une pulsation infinie. Donc de revenir à zéro, pur mouvement perpétuel dont on ne peut s'absoudre, et qui résume notre condition. L'oeuvre toujours circulaire de Fincher est ainsi celle du ressassement et de héros tournant en rond : dans une enquête, une machination, leur cerveau, un espace, leur création. Benjamin Button, au détour d'un dialogue, fait référence au zéro infini dont la forme est une boucle. Il faut y voir le grand sujet de Fincher, cette idée que le possible, l'infini, n'existent que dans une vie s'achevant inexorablement là où elle a commencé : le vide, la mort, ou (variation) devant Facebook : réseau virtuel illimité d'un homme désintégré, inadapté, dématérialisant le monde pour y vivre seul ses névroses.
Si les personnages de Fincher piétinent, pris dans un mouvement les dépassant, c'est que de leur trajectoire naît une effroyable vérité. C'est plus ou moins toujours l'histoire de héros mis face à eux-mêmes ; d'homme pris dans des mécaniques aliénantes dont ils pensent pouvoir s'échapper avant que la réalité ou qu'un autre plus fort ne les rattrape ; d'obsessions débouchant non sur la consécration d'un travail accompli mais une forme d'épuisement au constat absurde. Petite exception trompeuse, {Benjamin Button} illustre un faux optimisme montrant que toutes nos rencontres, amitiés ou amours sont condamnées à disparaître. Les épreuves par lesquelles passent les personnages de Fincher sont révélatrices de notre arrogance ou notre ignorance. Elles nous remettent à notre place, face à la mort, au vide, au temps, la réalité, notre solitude. Soit un cinéma fasciné par les puissances de la création et l'intelligence, mais pour un constat nihiliste et sans illusion sur les choses.Illus 1 : {Fight Club} Illus 2 : {L'étrange histoire de Benjamin Button}Illus 3 : {The Social Network}