
{Les émotifs anonymes} est une fable moderne racontant une histoire d'amour un peu particulière entre deux grands sensibles. Avec son esthétique soignée de petit théâtre aux dominantes rouges et vertes, le nouveau film de Jean-Pierre Améris s'inscrit dans la lignée d'une série de films qui utilisent des codes de couleurs pour créer une atmosphère prédéfinie, et permettre aux spectateurs de s'y retrouver. Au préjudice parfois d'une certaine subtilité.
Un peu d'histoire
De Julien Duvivier à francois truffaut, le cinéma français est depuis bien longtemps une source d'inspiration pour les réalisateurs du monde entier. Mais si le septième art hexagonal brille sur la scène internationale ce n'est pas grâce à sa lumière. En effet, nos réalisateurs ont pendant bien longtemps négligé l'importance de l'aspect visuel dans leurs films en éclairant les plateaux à outrance sans accorder d'importance au travail de la couleur et des ombres. C'est le style naturaliste. Même la nouvelle vague que tout le monde semble aujourd'hui vouloir imiter ne fait pas exception. C'est dans les années 80, inspirée par les productions américaines et par la pub, que le cinéma français a commencé à innover dans le domaine, avec des films comme {Diva} de Jean-Jacques Beineix, où l'éclairage a été utilisé comme un véritable outil, pour créer une atmosphère particulière. Mais la révolution visuelle n'est venue que dans les années 2000 avec le cinéma numérique donnant la possibilité de mieux anticiper le résultat et de retravailler les couleurs et la lumière sur machines.
Couleurs chaudes : la fable
Lorsque l'on parle de codes de couleurs dans le cinéma français on pense bien sûr à Jean-Pierre Jeunet et surtout à son succès planétaire {Amélie Poulain}. Le réalisateur français a accentué les couleurs chaudes pour créer une ambiance de fable moderne, une esthétique hors du temps, inspirant du coup de nombreuses productions, qui y ont vu la nouvelle recette du film populaire et l'ont adaptée à leur sauce avec plus ou moins de succès. Parmi les films du genre, on peut citer {Vilaine}, {Le Petit Nicolas} au {Le Vilain} d'Albert Dupontel. Si, pour la plupart, les couleurs ont été retravaillées numériquement une fois le film tourné, certains directeurs de la photographie préfèrent travailler à l'ancienne. "Pour Les émotifs anonymes, nous avons voulu recréer un univers correspondant aux souvenirs d'enfance du réalisateur", explique Gérard Simon, chef opérateur sur le film de Jean-Pierre Améris. "Nous avons donc attaché beaucoup d'importance au repérage, utilisé des costumes aux couleurs particulières et des éclairages de couleurs chaudes lors du tournage pour créer cet effet atemporel mais réaliste". Couleurs froides : le thriller
Mêmes techniques, mais rendu diamétralement opposé, le thriller a réinventé l'univers du film noir à travers une esthétique désaturée. "Ce genre de films est souvent tourné dans des endroits où il n'y a pas besoin de rajouter de la lumière comme des parkings éclairés à la lumière blanche, ce qui donne ensuite un rendu verdâtre sur la pellicule", précise Gérard Simon. Cet univers cyan est devenu récurrent dans des thrillers comme {36 quai des orfèvres} et {MR 73} d'Olivier Marchal ou bien les films de Fred Cavayé {Pour elle} et {A bout portant}. Plus un thriller sans son univers cul de bouteille. Heureusement, certains films brouillent les codes comme {JCVD}, projet hybride entre docu et fiction sur la vie de Jean-Claude Van Damme, dont l'univers charbonneux a suscité de fortes réactions. "L'idée était de traduire l'état mental du personnage principal qui voit son monde s'écrouler", explique Jean Yves Bastard, directeur de la photographie sur le film. "C'est d'ailleurs intéressant de voir que ces teintes monochromes ont ensuite été utilisées dans des films traitant de la fin du monde comme Le Livre d'Eli ou La Route".
Code couleurs et narration
Aussi opposés qu'ils puissent paraître, l'univers de la fable et celui du thriller peuvent être réunis dans un même film comme nous l'a prouvé Steven Soderbergh avec {Traffic}. L'affiche annonce la couleur avec deux univers opposés, jaune et bleu. Ici, l'esthétique ne se limite pas à donner une atmosphère au film, elle délimite plusieurs histoires qui se croisent en attribuant des codes de couleurs aux différentes zones géographiques : des teintes froides au rendu bleuté pour le nord, une ambiance aux couleurs chaudes pour la Californie et des teintes franchement jaunâtres pour le Mexique. On retrouve ce procédé dans le premier film de Guillermo Arriaga (scénariste de {Babel} et {21 Grammes}){ Loin de la terre brûlée} avec les mêmes codes de couleur pour l'opposition nord/sud, qui permet en plus ici de délimiter passé et présent.
Dans ces films, non seulement les codes de couleurs sont très marqués, mais ils sont aussi utilisés comme un outil de narration pur. Au préjudice, parfois, de réel parti pris esthétique, de l'écriture, de la psychologie des personnages. Bref, d'une certaine subtilité.