Blanche Neige ou la révolution d'un conte machiste

13/06/2012 - 16h12
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Blanche Neige ou la révolution d'un conte machiste
Deux films sortis à quelques mois d’intervalle ont ressuscité Blanche Neige au cinéma. Depuis le Disney et son machisme impérial, beaucoup de choses ont changé. A l’heure de la sortie de Blanche Neige et le chasseur, nous pouvons mesurer le chemin parcouru par l’héroïne des frères Grimm, passée de l’image de la femme au foyer dépendante à celle d’une guerrière libérée.
L'auteur
Jérôme Dittmar

Il est un champ d'étude dont les américains raffolent et qu'on a jamais pu complètement importer, bien qu'on le croise au quotidien et que nos intellectuels en soient la source, les gender studies. La théorie des genres et donc des sexes, de l'identité homme femme ou bidule. Le gender s'intéressant de près à toutes ces choses qui nous définissent et nous séparent entre condition physiologique et sociale, il est un espace idéal pour le féminisme. Dans cette perspective, ces livres à dormir debout, nourris d'archétypes culturels et sociaux, qu'on raconte aux enfants pour le coucher sont des cibles de choix. Leur combinaison avec le puritanisme vertueux de la grande maison Disney, dès ses débuts, ne pouvait déboucher que sur une première pièce de résistance irrésistible pour les féministes, Blanche Neige et les sept nains.


La femme de ménage


L'adaptation que Disney fait du conte de Grimm en 1937 est encore aujourd'hui sans doute le plus beau film d'animation du monde. Mais s'il reste une forme de récit initiatique, de la jeune fille promise à devenir femme dans les bras de son prince, ainsi qu'un beau conte morale sur l'humilité, il est aussi une vision d'un machisme spectaculaire. Blanche Neige n'a pas d'autre planche de salut que celle de la bonne ménagère, grondant les nains comme une mère de famille dictant les règles du foyer à ses enfants. D'un détachement quasi imperturbable (rien ne semble la toucher au point de faire preuve d'un certain snobisme), elle est constamment poussée par les évènements et n'a aucune emprise sur les choses, sinon faire un bon repas et la vaisselle. Débutant souillon chez la reine, elle ne paraît pas vraiment regretter son sort, et s'adapte aussi bien et vite à la vie avec les nains, qu'elle quitte d'un bye bye négligeant ou royal (comme on voudra) une fois le prince débarqué en un éclair. Ceci sous le regard humide de ces petits personnages travailleurs et asexués qu'un seul trait de caractère définit, ce qui est à peu près la pire vision de l'autre qu'on puisse avoir. 


La maîtresse du foyer


Les princesses vertueuses de la maison Disney qui font tant rêver les petites filles ne sont que le pendant rassurant de cette bonne mère de famille couvant les clés du château et les siens pour les siècles des siècles. Une telle vision parait lourdement caricaturale aujourd'hui, même si les fillettes continuent de regarder Blanche Neige et les sept nains en boucle sous l’œil bienveillant de parents dupes ou pas du sort assez peu enviable de son héroïne (à la fois qui ne voudrait pas que sa fille soit bien mariée ?). Mais si la version Disney a résisté au temps, au point de se voir laborieusement réactualisée récemment dans un film live qui en conserverait au moins les vertus à défaut de la beauté d'exécution (Blanche Neige avec Julia Roberts, toujours chez Disney), la sortie de Blanche Neige et le chasseur, production concurrente avec Kristen Stewart et Charlize Theron, apporte un regard neuf et moderne sur le conte qui décape les préjugés.


La révolte


Surprenante adaptation dark fantasy de Grimm, plus proche du Seigneur des anneauxvoire de Conan que de Disney, Blanche Neige et le chasseur se veut une version moins mature que lucide. Le film de Rupert Sanders a comme pris en compte les critiques des gender studies et opté pour une voie beaucoup plus en accord avec son époque et l'évolution des mœurs. Désormais, Blanche Neige se libère elle-même du château où elle est retenue prisonnière, à la force de ses poings, après avoir défiguré le frère libidineux de la reine qui menace de la violer dans sa cellule sombre et crasseuse. Suite à un long périple, toujours initiatique mais beaucoup plus violent et auprès du chasseur devenu à la fois garde du corps, ami et promesse éventuelle d'amant, elle devient l'élue. Celle qui décide de venger son père, l’épée à la main, contre des hordes d'ennemis dans une bataille impitoyable. Elle reprend les clés du royaume en guerrière, fière, belle, toujours divinisée par les hommes, mais maîtresse entière de son destin. Face à la figure passive et pacifique de Disney, le changement est énorme.


La princesse badass


On comprendra que Blanche Neige 2012 n'est pas fait pour rassurer les moralistes old school. La femme n'est désormais plus la bonne ménagère, future mère de famille tranquille et donneuse de leçon, mais une fille marquée, un peu solitaire, reprenant le pouvoir dans le sang façon tragédie grecque. Ici plus de prince charmant, mais plusieurs possibilités d'amants. L'amour existe encore et il sauve, sauf qu'il n'est plus une fin en soi et compte moins que la position sociale, les responsabilités, la place dans le monde. Si Blanche Neige reste femme et se trouve toujours embarquée par les évènements, elle est aussi plus masculine et son aventure la mène à prendre conscience de sa destinée. Tout en respectant le conte, c'est donc une version radicalement différente de Disney que propose le film de Rupert Sanders. Une version pour jeune fille moderne, bataillant pour elle-même tout en assumant de tenir un rôle politique, voire médiatique, puisqu'il s'agit surtout de fédérer et monter une population contre l'injustice. Dans une époque de crise, cette Blanche Neige badass qui dit ne pas être formatée par sa condition féminine, sans renier son identité sexuelle, était sans doute la meilleure réponse qu'on pouvait apporter aux critiques féministes. Être une princesse n'est plus une partie de plaisir. 

Par Jérôme Dittmar
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