Uncle Boonmee : notre Palme d'Or

21/05/2010 - 14h21
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Uncle Boonmee : notre Palme d'Or

 

Màj : Uncle Boonmee reçoit la Palme d'or

 

L'impression de voir du cinéma, du vrai. Enfin. Présenté en queue de Festival, après une Compétition Officielle avare en propositions audacieuses, le nouveau Apichatpong Weerasethakul était un peu attendu comme le Messie. Le réalisateur thaïlandais n'a pas déçu les immenses espoirs placés sur ses épaules : Uncle Boonmee Who Can Recall His Past Lives  est un chef d'oeuvre. 

 

Le film parle de la Mort, du souvenir et de la perte. Ou aussi, et surtout, du passage de la vie vers un ailleurs, une autre forme d'existence. "Le paradis n'existe pas", affirme le fantôme de la femme d'Oncle Boonmee, lui-même mourant. Mais une renaissance est possible, nous dit Uncle Boonmee, selon un mouvement de "transmigration des âmes entre les hommes, les plantes, les animaux et les fantômes", auquel le réalisateur de Blissfully yours (Un Certain Regard 2002) et Tropical Malady (Prix du Jury 2004) croit fermement.

 

Dans la jungle, magique jungle chère à Weerasethakul, on croise de luisantes vaches égarées, de grands singes aux yeux rouges : autant de réincarnations des vies antérieures de Boonmee. Le cinéaste revisite à sa manière le film de fantômes, préférant le mystère et la sensualité à l'épouvante propre au genre. Une véritable symphonie de bourdonnements d'insectes, enveloppée par la brise qui caresse les feuillages de la forêt ombragée, tel le voile transparent des moustiquaires sur les corps alanguis. L'air chaud, tropical, est palpable.

 

Survient alors une rupture narrative dont le cinéaste a le secret. On quitte l'oncle Boonmee pour une de ses incarnations précédentes : une princesse, dont le bel esclave est amoureux. Mais le jeune homme ne s'éprend-il pas plutôt d'une idée chimérique ? Prisonnière de son corps et de son rang, étrangère à son reflet dans les eaux de la cascade, la princesse répond à l'appel d'un Dieu-poisson. Séquence érotique d'une beauté à couper le souffle, orgasme aquatique, fusion cosmique entre les corps et les esprits, les hommes et les animaux. Choc esthétique : on n'a rien vu d'aussi beau depuis dix jours.

 

D'autres contes entrelacés, d'autres textures parcourent cette méditation élégiaque : grotte scintillante et guirlande hypnotique succèdent aux lianes et à l'écorce, dans un fascinant jeu de miroitement entre ciel et terre, ombre et lumière, solidité et évanescence, mort et renaissance. Comme tous les longs-métrages du Thaïlandais, Uncle Boonmee est un objet filmique radical, un travail de plasticien (le film est d'ailleurs une ramification cinématographique de son installation vidéo Primitive), sans pour autant donner dans l'autisme abstrait : peu bavards, mais émouvants, les personnages existent néanmoins à l'écran.

 

Rires, larmes et tremblements accompagnent la vision d'Uncle Boonmee. A la manière des derniers David Lynch, ce long-métrage au fil narratif discontinu fonctionne selon une logique plus sensorielle que rationnelle : un agencement de correspondances poétiques fait d'un harmonieux alliage de matière visuelle et sonore, d'une sérénité totale. Un film-monde envoûtant et lumineux, passerelle entre la rétine et l'épiderme, via l'âme. Notre Palme d'Or, assurément.

 

 

Par Eric Vernay

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