
Le réalisateur grec Theo Angelopoulos est décédé mardi 24 janvier dans un hôpital d'Athènes, après avoir été renversé par un motard. Le cinéaste de 76 ans était en train de tourner son nouveau film, L'Autre mer.
Retour sur la carrière d'un grand artiste, multi-récompensé à Cannes, qui laisse derrière lui une oeuvre majestueuse.
- Les jeunes années
Après des études de droit à Athènes puis des études littéraires à La Sorbonne, Theo Angelopoulos intègre l'IDHEC (ex-FEMIS) en 1962, d'où il est renvoyé pour "non conformisme". Devenu entre temps un proche du réalisateur et ethnologue Jean Rouch, le jeune homme revient en Grèce et travaille comme critique cinématographique pour le quotidien Demokratiki Allaghi de 1964 à avril 1967 (date du coup d'Etat des Colonels).
En 1970, Angelopoulos réalise son premier long métrage, La Reconstitution, qui pose les bases de l'oeuvre à venir. A partir d'un fait divers, l'assassinat d'un émigré grec à son retour d'Allemagne par sa femme et l'amant de cette dernière, le cinéaste se livre à une véritable enquête sociologique, déjà très empreinte de formalisme.
- La trilogie grecque
Théo Angelopoulos se lance ensuite dans une vaste trilogie dédiée à l'histoire contemporaine de son pays : Jours de 36 (1972), Le Voyage des Comédiens (1975) et Les Chasseurs (1977) interrogent, dans la lignée dialectique de Bertolt Brecht, la mémoire collective de la Grèce. D'une extrême exigence stylistique et narrative, passant notamment par l'usage récurrent de plans-séquences, la non-linéarité chronologique ou le refus de toute psychologisation, ces films très engagés ravissent la presse (le deuxième reçoit le Prix de la Critique à Cannes).
Extrait du Voyage des comédiens :
En 1980, avec Alexandre le Grand, le réalisateur prolonge la réflexion idéologique qu'il avait initiée précédemment en dressant le portrait d'un légendaire et adulé bandit grec devenu, à force de radicalisation, un tyran dont la figure demeure pour l'essentiel métaphorique. Il reçoit le Lion d'Or du film expérimental au Festival de Venise.
- Les chefs d'oeuvre avec Tonino Guerra
Après le documentaire Athènes, Retour à l'Acropole (TV, 1983), Angelopoulos commence à collaborer avec le poète et scénariste italien Tonino Guerra. Ensemble, ils vont signer pas moins de huit films : Voyage à Cythère (1984), L'Apiculteur (1986), Paysage dans le brouillard (1988), Le Pas suspendu de la cigogne (1991), Le Regard d'Ulysse (1995), L'Eternité et un jour (1998), Eleni : La Terre qui pleure (2004) et La Poussière du temps (2008). Cette écriture à quatre mains entraîne l'oeuvre du cinéaste vers une somptueuse introspection, mais ne l'empêche pas de poursuivre son examen critique de la Grèce contemporaine tout en abordant de manière récurrente les thématiques de la frontière et du retour.
Extrait de Paysage dans le brouillard :
Les quêtes identitaires narrées par Angelopoulos et Guerra se doublent d'une perte de repères, à l'image de la saisissante odyssée balkanique d'Harvey Keitel dans Le Regard d'Ulysse, qui remporte le Grand Prix du Jury au Festival de Cannes 1995. Déçu de voir le Underground d'Emir Kusturica lui passer devant, Theo Angelopoulos ne cache pas sa déception dans un discours aussi court que mémorable : "J'avais préparé un speech pour la Palme d'Or. Je l'ai oublié maintenant. Je vous remercie pour votre accueil".
Le réalisateur recevra finalement la Palme d'Or en 1998, avec L'Eternité et un jour.En 2004, Angelopoulos et Guerra entament un nouveau triptyque historique. Eminemment tragique, Eleni, en dépit de sa monumentale beauté, semble crouler sous le poids de sa lourdeur théorique et sa rigidité démonstrative. Le deuxième volet, La Poussière du temps, reste lui inédit en France, malgré les présences de Willem Dafoe, Irène Jacob et Michel Piccoli.
C'est en plein tournage du troisième volet, L'Autre mer, que Theo Angelopoulos a trouvé la mort. Le film devait évoquer la faillite de l'Europe, "un rêve qui s'est effondré très rapidement ", selon les mots du cinéaste.Cet immense réalisateur a également participé à trois films collectifs : Lumière et compagnie (1995), Chacun son cinéma (2007) et Mundo Invisivel (2011).
Par Damien LeblancFollow @damien_leblanc