
"Pourquoi les personnages de Quentin Tarantino sont-ils si cool ? " Bonne question, posée par Peter Labuza et Matt Zoller Seitz dans une vidéo en forme de mini-essai critique sur Pulp Fiction, publié sur le site de cinéphile IndieWire. "Tarantino fait deux choses : d'abord, il fait apparaitre ses personnages comme sortant de l'ordinaire avant même qu'on les voie à l'écran. Il nous prépare à leur coolitude. Ensuite, ses personnages énoncent eux-mêmes la mythologie de leur propre coolitude. Le film crée alors un conflit, lorsque les personnages doivent se confronter à leur propre mythologie."
Pour montrer comment le réalisateur américain introduit ses personnages dans Pulp Fiction (Palme d'Or à Cannes en 1994), l'essai vidéo prend pour exemple le boss de la mafia Marsellus Wallace (Ving Rhames) : Vincent Vega et Jules Winnfield (joués par John Travolta et Samuel L. Jackson) évoquent leur patron dans plusieurs scènes, mais on ne voit ce dernier que de dos. On sait seulement qu'il est noir et chauve, qu'un pansement recouvre son énorme cou de taureau, bref, "qu'il ne ressemble pas à une salope", comme le crie Winnfield. La première fois qu'on voit Marsellus de face dans Pulp Fiction, il se fait percuter par une voiture. Le plan suivant le montre allongé (en plongée) la tête à l'envers par rapport aux badauds qui l'observent (en contre-plongée) : "avec ce gros plan, c'est comme si Tarantino nous disait que tout ce que l'on pensait du personnage vient d'être inversé". Même chose pour Mia Wallace (Uma Thurman), qui est d'abord présentée via des gros plans sur ses pieds ou ses lèvres, ou Winston Wolfe (Harvey Keitel), introduit par des dialogues d'autres personnages le concernant, un plan de dos et un insert sur sa montre.
Des personnages cool uniquement parce qu'ils disent qu'ils sont cool
Mais surtout, ce qui distingue les personnages de Tarantino, c'est qu'ils expriment eux-mêmes pourquoi ils sont cools : Rosanna Arquette passe en revue ses nombreux piercings, Samuel L. Jackson récite la Bible et Harvey Keitel débarque en disant "Je suis Winston Wolfe, je résous les problèmes" comme si c'était normal de s'exprimer en punchlines et en ego-trip.
Ce qui fait avancer les films de Tarantino, ce serait donc le moment où ses personnages, qui se voient eux-mêmes comme "bigger than life", doivent affronter leur propre mythologie, en prouvant une bonne fois pour toute à ceux qui en doutaient à quel point ils sont réellement super cool : John Travolta débat ainsi longuement avec Uma Thurman sur la cause de la mort de Tony Rocker Horror (est-il tombé d'une fenêtre, ou bien a-t-il été poussé, ou bien a-t-il été poussé par Marsellus, ou bien a-t-il été poussé par Marsellus à cause de Mia, le personnage joué par Uma Thurman ?), Christopher Walken explique en quoi sa montre est exceptionnelle via une interminable (et hilarante) anecdote de guerre, Travolta doit faire face à l'overdose de Uma Thurman, Samuel L. Jackson échappe à la mort de manière miraculeuse.
En conséquence, mis face à leurs limites, les personnages de Tarantino ont l'opportunité de se remettre en cause et de laisser un peu au vestiaire leur attitude cool pour tenter de trouver leur vérité. S'il continue à réciter la Bible après ces épreuves, Winnfield (Samuel L. Jackson) devient plus humble dans sa dévotion, alors que Vega (John Travolta) reste aussi arrogant qu'avant : il paiera cher ce péché d'orgueil. Selon Peter Labuza et Matt Zoller Seitz, Tarantino questionne le cool plutôt qu'il ne le met sur un piédestal, dans un mouvement de "déconstruction de la mythologie" des personnages. "Ses personnages sont cools uniquement parce qu'ils nous disent qu'ils sont cools. Le moment où ils doivent prouver leur coolitude n'est en fait qu'un piège : seuls ceux qui s'éloignent de leur légende survivent. Et là réside le vrai cool, pour Tarantino."
Voici la vidéo en V.O., intitulée "On the Q.T., Part 2: PULP FICTION (The Cool)" :
Cette vidéo consacrée à Pulp Fiction est en fait le deuxième volet d'une série sur Tarantino entamée par une analyse vidéo de Reservoir Dogs, visible sur Press Play, le blog vidéo d'IndieWire.
Par Eric VernayFollow @ericvernay