Pop songs et cinéma : Sur un air de… Where Is My Mind

18/01/2012 - 10h47
Pop songs et cinéma : Sur un air de… Where Is My Mind

 

On connaît le pouvoir de la musique, qui peut se trouver à jamais associée à des images qu'elle a transcendées : combien de chansons sont aujourd'hui indissociables de séquences cinématographiques entrées dans l'inconscient collectif ? Le bombardement au napalm d'Apocalypse Now aurait-il eu cette dimension hallucinatoire sans The End des Doors ?Mais quand un même titre se retrouve utilisé par différents cinéastes et décliné dans des drames, des comédies ou des films d'horreur, il peut dégager des sens multiples et parer chaque séquence d'une signification bien particulière, que nous explorons dans cette série Pop songs et cinéma.

 

 

 

Where Is My Mind des Pixies

 

Il aura fallu dix ans à la chanson écrite par Frank Black pour devenir un standard du rock. Paru en 1988 sur l'album , "Where Is My Mind" ne rencontre pas le succès commercial lors de sa sortie (Rolling Stone ne chroniquera même pas l'album), mais le travail des Pixies attire l'attention de nombreux musiciens de l'époque dont Kurt Cobain. Celui-ci choisit d'ailleurs Steve Albini, l'ingénieur de Surfer Rosa, pour  produire . Au tournant des années 2000, l'album devient une référence pour les critiques musicaux (très souvent classé dans les tops) et touche enfin un public plus large. Si "Where Is My Mind" acquiert une énorme célébrité au début du XXIe siècle, c'est grâce au cinéma. Sortant de l'oubli le morceau aujourd'hui emblématique du groupe américain, David Fincher offre aux Pixies une séquence cinématographique inoubliable où musique et image font parfaitement corps. On est en 1999 et le film s'appelle Fight Club.Where Is My Mind

 

 

Appetite for Destruction

 

David Fincher s'est battu comme un diable pour réaliser Fight Club, l'adaptation du roman éponyme de Chuck Palahniuk (il s'était lui-même renseigné pour acheter les droits). Quand Bryan Singer ou Danny Boyle se retirent du projet, Fincher est engagé. La vie du trentenaire paumé qui soigne sa dépression en participant à des thérapies de groupe bascule lorsqu'il fait la connaissance de Tyler Durden. A eux deux, ils créent le Fight Club, une confrérie de mâles qui se mettent sur la gueule violemment pour oublier leur mal-être. Mais, le groupe dérape jusqu'à faire exploser des immeubles bancaires, symbole de la société absurde qu'ils veulent combattre. "Where Is My Mind" clôt le film alors que le héros (Edward Norton) et sa dulcinée (Helena Bonham Carter) assistent main dans la main à l'effondrement des tours devant eux. Filmés de dos en travelling, ils observent les buildings exploser un à un face à une immense baie vitrée. Ce spectacle apocalyptique, entre chaos et poésie, trouve avec le titre des Pixies un écho sensoriel encore plus puissant. La douceur des choeurs, la beauté pyrotechnique d'une skyline qui disparaît et laisse la place à un nouvel horizon et les paroles de la chanson (en adéquation à la schizophrénie du personnage), tout concourt à cet instant magique de cinéma où une scène imprime pour longtemps l'imaginaire du public. Musique, mise en scène, émotion esthétique, Fincher a trouvé là l'équilibre parfait.

 

Fight Club

 

 

Poulpe FictionAvant Fincher, un autre réal avait perçu le potentiel cinématographique de "Where Is My Mind", et une fois n'est pas coutume, il est français. En 1998, Guillaume Nicloux met en scène Le Poulpe et choisit le titre des Pixies pour illustrer la première apparition de son personnage féminin, Clotilde Courau. Alors que Jean-Pierre Daroussin frappe à une porte ornée d'un horrible poster vulgos, une jeune fille vêtue d'une nuisette du plus mauvais goût ouvre. On découvre alors en gros plan son bassin, son entrejambe à peine recouverte de tulle rose tandis que les premières mesures de la chanson démarrent. Pas de doute, on sait où se trouve l'esprit du personnage masculin. Si le titre n'est présent que lors de cette séquence, il pose le caractère sensuel de l'héroïne, son rapport à la nudité et à la sexualité ainsi que l'effet qu'elle produit inévitablement sur son partenaire (et pas seulement lui). Une version érotisée pour "Where Is My Mind", il fallait y penser !

 

Le Poulpe

 

 

Le temps de l'innocence

 

Le rock est paraît-il la musique de l'adolescence et de l'insouciance, cet âge où l'on est plein d'idéaux. Jaco Van Dormael a dû s'inspirer de cet adage pour mettre en scène une séquence de son dernier film Mr. Nobody. Sorte de chassé-croisé de deux âmes soeurs, nommées Anna et Nemo, le long métrage du belge brouille les pistes, mélangeant diverses époques et vies parallèles des personnages. Mais avant d'être séparé par leurs parents, le jeune couple (Anna, la fille du nouveau beau-père de Nemo) s'aime, éperdument, simplement, intensément. Installés sur la terrasse de l'appartement familial, ils fument un joint au soleil, se caressent et finissent presque par faire l'amour sur la table de la cuisine. La justesse de cet instant de bonheur tient évidemment à la légèreté de la mise en scène de Van Dormael, mais la musique y ajoute une touche d'allégresse communicative. Petite parenthèse enchantée dans une tragédie cinématographique, "Where Is My Mind" replongera le spectateur dans ses souvenirs d'amours adolescentes, entre bouffée d'air pur et nostalgie.

 

Mr. NobodyVoir l'extrait ici

 

 

 

Un couple légendaire

 

Imaginez le sosie (réincarnation ?) de Janis Joplin (Marie Trintignant) tombant amoureuse du sosie de John Lennon (François Cluzet). Sur ce pitch casse-gueule, Samuel Benchetrit réalise en 2002 Janis et John. Revisitant le folklore hippie pour le visuel (pat d'eph, boa de plumes, petites lunettes rondes et sac en macramé), le metteur en scène pille tous les référents rock pour sa bande-originale. Glanant au-delà des chansons sixties et seventies, il s'aventure vers les Pixies et leur hymne ultra-connu dans l'ultime séquence du film. Les dernières secondes de Janis et John ainsi que le générique se déroulent ainsi sur les accords de "Where is My Mind". Si la visibilité du titre est minime (la plupart des spectateurs quittant la salle dès la fin du film sans attendre le name-dropping du générique), il a été utilisé en Espagne (pourquoi pas en France, mystère et boule de gomme) pour la bande-annonce, tenant alors le premier rôle.

 

Janis et John

 

 

 

 

Dans l'antre de la folie

 

Après quelques années d'invisibilité, le titre des Pixies revient sur le devant de la scène en 2011 avec Sucker Punch de Zack Snyder. Babydoll, responsable de la mort de sa petite soeur, est internée dans un asile psychiatrique. Pour survivre, elle s'invente des mondes imaginaires. Navigant entre trois niveaux de réalité, le film revisite des tubes (comme "White Rabbit", premier épisode de cette série Pop Songs) pour illustrer l'aliénation du personnage et sa fuite en avant. Dans une version quasi a capella, interprétée par Yoav et Emily Browning (Babydoll herself), la chanson accompagne la jeune fille lors de son internement. Mixant des images issues des mondes imaginés par l'héroïne, elle sied à la lente descente aux enfers qui va suivre. "Where Is My Mind", avec son questionnement psychologisant (où ai-je la tête ? ou où est mon esprit ?), colle de façon linéaire (mais efficace) au lent délitement mental de l'héroïne

 

Sucker PunchVoir l'extrait ici

 

 

 

Bonus TrackEn tant que bon téléspectateur, nous sommes habitués à manger des pages de pub entre chaque programme. Pour une fois, c'est en fin de course qu'arrive la séquence promo. Lorsque la chaîne HBO a diffusé The Dark Knight, elle a préparé le terrain par des spots teaser. Et le choix musical pour vanter le film de Nolan ne fut autre que le morceau des Pixies. Batman et le Joker qui s'affrontent sur "Where is My Mind" intronise définitivement le titre au panthéon du cinéma, pile vingt ans après sa création. Pub The Dark Knight

Prochain épisode : "Pretty Woman” de Roy Orbison

 

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