Pop songs et cinéma : Sur un air de… Pretty Woman

07/02/2012 - 16h27
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Pop songs et cinéma : Sur un air de… Pretty Woman

 

On connaît le pouvoir de la musique, qui peut se trouver à jamais associée à des images qu'elle a transcendées : combien de chansons sont aujourd'hui indissociables de séquences cinématographiques entrées dans l'inconscient collectif ? Le bombardement au napalm d'Apocalypse Now aurait-il eu cette dimension hallucinatoire sans The End des Doors ?Mais quand un même titre se retrouve utilisé par différents cinéastes et décliné dans des drames, des comédies ou des films d'horreur, il peut dégager des sens multiples et parer chaque séquence d'une signification bien particulière, que nous explorons dans cette série Pop songs et cinéma.

 

Pretty Woman de Roy Orbison

 

En août 1964, un titre enregistré à Nashville (Tennessee) s'apprête à devenir un standard de la musique et du cinéma. Roy Orbison compose avec Bill Dees (qui a aussi travaillé avec Johnny Cash) le hit "Oh Pretty Woman", qui se classe immédiatement en haut des charts aux Etats-Unis et en Angleterre, et le restera pendant plusieurs semaines. Evoquant une jolie fille qui se balade seule dans la rue, Pretty Woman se révèle une chanson de drague. Le narrateur s'enthousiasme à la vue de la belle, la flatte ("You look lovely as can be"), lui dit tout le bien qu'il pourrait lui faire ("I'll treat you right"), mais l'insolente passe son chemin. Toutefois, parce que tout finit toujours bien dans les chansons mainstream des années 1960, la Pretty Woman finit par retourner sur ses pas ("She's walking back to me") et se faire emballer par le bellâtre. Grâce à un riff de guitare entêtant, la voix soyeuse de Roy Orbison (avec des accents à la Elvis) et un rythme léger et entraînant, la chanson survit aux sixties. Le cinéma, toujours aux aguets d'un tube bien troussé, cadencé (pour coller à un montage rythmé) et mémorisable, ne s'y est pas trompé. "Pretty Woman" devient la musique des comédies romantiques, américaines ou d'ailleurs. Victime de son succès, elle s'offrira même le luxe d'être utilisée dans des parodies. La gloire, assurément !

She's alive !

 

John Hughes, le maître incontesté du teen movie réalise en 1985 Une créature de rêve (Weird Science en VO), qui donna une série télé (Code Lisa) quelques années plus tard. Deux geeks incompris par la gent féminine de leur lycée, se lancent une nuit dans la création de la femme parfaite. Entre Tron et Frankenstein, le film revisite le mythe démiurgique et offre à Kelly LeBrock (Lisa) un rôle marquant pour toute une génération d'adolescents. Véritable fantasme eighties sur pattes, la demoiselle fait se retourner sur son passage nombre de jeunes mâles. Pas étonnant que Hughes ait choisi le titre de Roy Orbison pour signifier l'effet produit par la brunette. Alors qu'elle se balade dans un centre commercial, son regard croise ceux de deux garçons (dont Robert Downey Jr en bad boy), elle leur sourit et provoque chez eux un émoi considérable. "Pretty Woman" se fait ainsi l'écho des pulsions pubères, elle symbolise l'attraction suscitée par le corps féminin. Années 1980 oblige, c'est la version de Van Halen qu'a retenu Hughes. Plus rock, elle assure le côté vintage de la scène, en supplément des fringues, coiffures et maquillage d'époque.

 

Voir l'extrait de Weird Science (à 4 min 03)

 

 

 

Relooking express

 

Rarement une chanson a donné son titre à un film, rendant indissociable l'un et l'autre dans les esprits. En 1990, Garry Marshall réalise le film qui intronise la jeune Julia Roberts comme future star d'Hollywood : Pretty Woman. Relecture du conte de fées (un prince charmant banquier tombe amoureux d'une roturière prostituée), le métrage de Marshall offre l'une des scènes de cinéma les plus célèbres de ces vingt dernières années. Vivian (Julia Roberts) est engagée par Edward (Richard Gere) pour lui servir d'escort-girl dans ses différents rendez-vous d'affaires. Un relooking s'impose pour remplacer ses cuissardes de vinyl par des escarpins plus classiques. Passage obligé dans les plus belles boutiques de Los Angeles, Vivian vit le rêve de toutes les spectatrices : une journée de shopping no limit où tous les excès sont permis. Si la séquence n'est pas en elle-même mémorable, l'association musique/shopping (essayage, passage en caisse, déambulation chargée de paquets...) a fait date. Alors que le titre d'Orbison se focalisait sur l'homme flashant sur une femme dans la rue, le film place lui l'héroïne au centre. Entre les années 1960, où le sexe faible est entièrement soumis au désir des hommes et donc accessoirisé, et les années 1990, où l'émancipation des femmes est passée par là, la chanson a subi une révolution parfaite. Elle incarne dès lors la prise de pouvoir des femmes (pouvoir apparent car le mâle détient encore la carte bleue). La place centrale qu'occupe Julia Roberts dans tous les plans de la séquence montre à quel point il ne s'agit plus d'une fille qui passe ("pretty woman walking down the street") comme dans le clip d'Orbison. La fille ne se résume plus uniquement à ses jambes, mais elle a un corps, un visage, certains diraient même un cerveau...

 

Pretty Woman (à 6 min 08)

94, Année parodique

 

A la suite de Pretty Woman, le carton commercial de 1990, qui intronisa l'usage du titre d'Orbison comme générique du relooking parfait, les parodies ne se sont pas faites attendre. Quatre ans plus tard, deux comédies se sont approprié la séquence devenue culte. De ce côté de l'Atlantique, ce sont les Nuls qui ont, dans La Cité de la peur, revisité l'instant consumériste. En lieu et place de Julia, on retrouve Dominique Farrugia, nettement moins glamour en mongol absolu, féru de gencives de porc et de pantalons à pinces. Le réalisateur Alain Berberian s'en donne à coeur joie dès que la chanson débute. Comme l'actrice américaine, le héros essaie des tenues, teste son sex-appeal, le tout coaché par une Chantal Lauby, portable rivé à l'oreille pour la caution "surbookée". Dans le genre humour, la séquence est irrésistible.

 

Voir l'extrait de La Cité de la peur

 

La même année (1994), les frères Farrelly s'amusent du cliché "Pretty Woman", en duo cette fois. Dans Dumb & Dumber, Jim Carrey et Jeff Daniels se préparent pour un rendez-vous important et évidemment leur métamorphose physique se doit d'être accompagnée du titre. Pédicure, coiffure, essayage de smoking kitchissimes, rien ne nous est épargné. A la différence de La Cité de la peur, qui joue sur des scènes équivalentes (le shopping), Dumb & Dumber imagine une séance de remise en beauté. Exit les robes et chapeaux. C'est sur l'esthétique que se concentre le metteur en scène. Le glissement de genre et de nombre (d'une fille on passe à deux mecs) constitue en soi un boulevard comique. Les faciès des acteurs et leur inaptitude naturelle à la beauté renforcent encore l'effet parodique.

 

Dumb & Dumber

 

 

Indian style

 

Si les Américains ont travaillé le mythe Pretty Woman dans leur cinéma, l'autre grosse industrie du septième art a elle aussi reniflé le filon Orbison. Dans la comédie Bollywood New York Masala (Kal Ho Naa Ho en VO), le public est convié à une chorégraphie chantée en hindi de la célèbre chanson. Evidemment, le titre a subi quelques métamorphoses. Les paroles ont été réécrites (hormis le "Pretty Woman"), la musique réarrangée, et le contexte a lui aussi été quelque peu modifié. Le héros s'adresse à une jeune fille qu'on devine jolie, mais affublée de lunettes, fagotée comme une mémère, le parallèle avec Julia Roberts est délicat. Comme lors de toute appropriation par un tiers, les thématiques fortes du cinéma indien (la famille, l'amour impossible) remplacent le sous-texte américain, mais pour autant, l'utilisation du hit d'Orbison ne perd pas de sa saveur. Le film se déroulant en Amérique, on comprend que le réalisateur a eu envie de marquer l'appartenance "exotique" de son métrage par l'entremise de la musique. Du coup, NY Masala fait autant référence à l'Occident (les tenues flashy des danseurs, les drapeaux américains en arrière-plan) qu'à l'Orient (les saris, la chorégraphie). Le mariage réussi et drôle de deux cultures dont Pretty Woman scelle l'union.

 

New York Masala

 

 

Made in Europe

 

Après la mise en musique indienne haute en couleur, "Pretty Woman" trace sa route sur un autre continent : l'Europe. Dans La Merditude des choses, les héros flamands sont des pochtrons finis qui errent de bar en bar. Ils ont un héros et surprise, il s'agit de Roy Orbison. Utilisée à contre-emploi, la musiqu, totalement inscrite dans le registre culturel américain, offre au film belge une touche décalée. Jouant sur l'ancrage US du titre, La Merditude des choses s'amuse des attentes du public à l'écoute de "Pretty Woman", en installant une ambiance à des années-lumière du soleil californien. La mélancolie des paysages du plat pays, la beaufitude des personnages et leur détresse sociale, tout semble en contradiction avec la ritournelle joyeuse d'Orbison.

 

Bande-annonce de La Merditude des choses :

Dans un registre similaire, Ma Part du gâteau de Cédric Klapisch, met lui aussi en scène le célèbre titre. Karine Viard, renvoyée de son usine, trouve du travail auprès d'un riche trader. Grâce à sa première paye, elle s'adonne telle la Roberts à un shopping effréné, mais décalage oblige c'est dans un supermarché discount qu'elle dépense sa fortune. Chorégraphie au milieu des rouleaux de papier WC, hystérie au rayon surgelés, le film joue des clichés inventés par Garry Marshall, reprenant l'arc narratif (le shopping) en en modifiant profondément le sens. Dans une France en crise, le saucisson a remplacé les chaussures de luxe, et le réalisme cru (mais drôle) le glamour américain. Etrangement, le titre de Roy Orbison trouve là une dimension nouvelle, entre critique cynique et ambiance comique.

 

Prochain épisode : Sur un air de ... New York New York.

 

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