
On connaît le pouvoir de la musique, qui peut se trouver à jamais associée à des images qu'elle a transcendées : combien de chansons sont aujourd'hui indissociables de séquences cinématographiques entrées dans l'inconscient collectif ? Le bombardement au napalm d'Apocalypse Now aurait-il eu cette dimension hallucinatoire sans The End des Doors ?Mais quand un même titre se retrouve utilisé par différents cinéastes et décliné dans des drames, des comédies ou des films d'horreur, il peut dégager des sens multiples et parer chaque séquence d'une signification bien particulière, que nous explorons dans cette série Pop songs et cinéma.
Mr. Sandman de The Chordettes
Titre écrit par Pat Ballard en 1954, "Mr Sandman" remporte un immense succès se classant à la première place du hit parade l'année de sa sortie. Immortalisée par les Chordettes (un quartet exclusivement féminin), la chanson entre dans le folklore populaire américain grâce à de nombreuses reprises. Marvin Gaye, The Supremes (le groupe de Diana Ross), The Puppini Sisters, Dolly Parton (la country girl busty du Tennessee) ou encore Linda McCartney réinterprètent le titre, le transformant en standard absolu. Dès les premières notes, la chanson transporte son auditeur dans l'Amérique des fifties. On imagine immédiatement une grosse Buick de couleur pastel, des filles avec des robes bouffantes et des chignons affriolants, un "dîner" où l'on sirote d'immenses milkshakes, bref les clichés les plus connus, ceux qui rappellent une Amérique d'après-guerre idéalisée, le modèle de notre société consumériste contemporaine mais version bon enfant.
Dormir c'est un peu mourir
Mettant en pratique le parallèle initié par Shakespeare dans Hamlet ("Mourir. Dormir. Dormir. Peut-être rêver") Rick Rosenthal met en scène en 1981 la suite d'Halloween de John Carpenter. Suite directe du chef-d'oeuvre de Big John, Halloween 2 débute la nuit du 31 octobre 1978, précisément où le premier volet s'achevait. On découvre les feuilles d'un arbre, vision naturaliste apaisante, puis une maison, celle de Laurie Strode, où les crimes ont été perpétrés. Ce travelling vertical en plan séquence permet de remettre les spectateurs dans l'ambiance du premier opus. Cette ouverture angoissante est mise en relief par l'utilisation de "Mr. Sandman". Peu évident de prime abord (musique joyeuse pour un film d'horreur), ce choix se révèle astucieux, autant pour le décalage qu'il crée (mais le Mal se doit de faire irruption dans un "perfect world" initial) que pour le clin d'oeil au personnage de Mike Myers, le croque-mitaine qui "offre" le sommeil éternel à ses victimes.
Trailer Halloween 2
C'était mieux avant
Jouant à fond sur l'iconographie fifties liée au morceau, Robert Zemeckis choisit pour Retour vers le futur, "Mr. Sandman". Le titre marque l'arrivée de Marty McFly à Hill Valley en 1955. Propulsé dans le passé (dans sa ville, où ses parents alors adolescents vont encore au lycée), Marty découvre le rêve américain des années 1950. Revisitant cette période historique marquant l'avènement de la modernité comme valeur absolue, Zemeckis confronte son héros (Nike et casquette, le costume teen des années 1980) aux us et coutumes de l'Age d'or de l'Amérique. Derrière cette façade de bonheur, bien huilée où tout semble chorégraphié, minuté, sans lâcher prise ("Mr. Sandman" représentant cette retenue à la limite de la pudibonderie) apparaissent les germes de la prochaine révolution (l'autre titre emblématique du film, "Johnny B. Goode" de Chuck Berry). Deux chansons pour un film. Deux visions d'une même époque, la bienséante (une pop acidulée) VS la dévergondée (le rock'n roll).
Retour vers le futur
Etait-ce vraiment mieux avant?
Chantre de la contre-culture américaine, John Waters ne pouvait pas rendre hommage aux années 1950 sans mettre en scène une de ses chansons emblématiques. En 1990, il réalise Cry Baby. Situé à Baltimore en 1954, le film se veut une sorte de teen movie déjanté (avec Johnny Depp dans son premier rôle titre) où s'affrontent les deux visions de l'Amérique déjà présentes chez Zemeckis. Alison? la petite amie du leader des Coincés tombe amoureuse de Cry Baby, le chef de gang des Frocs Moulants. Cette satire déglinguée, caricaturale à souhait, met pourtant en lumière les tensions entre les tenants d'une société bien pensante, polie et faux cul et les libérés, précurseurs du Flower Power qui fleurira dix ans plus tard. Lors d'un concert dans un parc d'attractions, Alison entonne "Mr. Sandman" tandis que les acolytes de Cry Baby tentent de la convaincre d'abandonner son mode de vie bourgeois pour embrasser leur vie de bohème. Incarnant toutes les valeurs combattues par Waters (le bon goût, la pruderie, le contrôle de soi), la chanson prend un coup de vieux, devenant l'hymne d'un monde WASP (white anglo-saxon protestant) voué à disparaître.
Cry Baby
Retour à Haddonfield
La mode des remakes a permis à Rob Zombie en 2007 de revisiter un de ses maîtres, le fameux Carpenter. Dans son Halloween, le réalisateur utilise "Mr. Sandman" en contrepoint des autres musiques du film, beaucoup plus rock. La jeunesse de Myers et son internement sont ainsi rythmés par des titres bien gras (propres à la culture métal de Zombie), mais lorsqu'on laisse Myers pour découvrir Laurie, le changement musical est radical. La belle maison bourgeoise, le petit déjeuner très "Ricoré" et la famille parfaite sont idéalisés grâce à "Mr. Sandman". Ce clivage musical rend parfaitement compte de la théorie de l'environnement. Le frère et la soeur Myers, élevés dans des univers aux antipodes, révèlent chacun une personnalité bien différente, la musique, presque sociologique, permettant de placer le curseur.
Halloween (7 min 35)
Pendant ce temps-là à Liverpool
Au début des années 1950, "Mr. Sandman" acquiert une notoriété aux USA mais aussi en Europe. Pour Nowhere Boy, le biopic sur l'adolescence de John Lennon, la réalisatrice Sam Taylor Wood a cherché à coller au plus près de la réalité. Son récit se situant entre 1950 et 1960 à Liverpool (l'avant Beatles), il n'est du coup pas surprenant que "Mr. Sandman" y fasse une apparition. On découvre le quotidien austère du jeune John. Elevé par sa tante (sa mère, trop instable l'a confié à sa soeur), John grandit dans une famille conservatrice. Lorsqu'il décide adolescent de rencontrer sa génitrice, elle se révèle aimante, un peu fofolle, très immature mais absolument fana de musique. L'émancipation de John et sa passion pour la musique lui sont donc offertes par cette mère peu conventionnelle. Lors de leur première balade familiale, les accords de "Mr. Sandman" se font entendre. Terreau de la culture maternelle (pop à tous les étages), cette musique servira de terrain de jeu à Lennon, apprenant ses classiques pour mieux les transcender quelques années plus tard.
Nowhere Boy
Rêve ou réalité
En 2009, un autre film rend un hommage appuyé au titre de Pat Ballard. Dans Mr Nobody, Jaco Van Dormael en fait même un leitmotiv de son film. Biographie d'un homme mortel dans un monde où l'immortalité est devenue un droit, Mr Nobody narre les existences de son héros. Sa naissance puis la séparation de ses parents et l'heure des choix : suivre sa mère ou rester avec son père. Le film refusant ce choix, on suit les vies en parallèle de Nemo, en Angleterre avec son père et au Canada avec sa mère. Puis ces vies engendrent elles-mêmes de nouvelles pistes ou plutôt de nouvelles femmes. Film fantastique ou philosophique sur le sens de la vie, la réalité, le fantasme, Mr Nobody entraîne le public dans des univers où la réalité apparente d'une séquence est contredite par la suivante. L'usage de "Mr. Sandman", outre son côté désuet et profondément joyeux (en harmonie parfaite avec le cinéma de Van Dormael) met en lumière l'aspect onirique du récit. Le marchand de sable n'a de cesse d'endormir le personnage, de l'emmener vers le rêve pour échapper à la cassure enfantine du divorce. Les récits, tels des poupées gigognes, s'emboîtent, le temps passe mais la musique demeure, parfois dans des versions plus rock (on imagine durant les années 1980) mais toujours en accord avec Nemo le rêveur.
Prochain épisode : "Where is my mind” des Pixies Voir les épisodes précédents