
On connaît le pouvoir de la musique, qui peut se trouver à jamais associée à des images qu'elle a transcendées : combien de chansons sont aujourd'hui indissociables de séquences cinématographiques entrées dans l'inconscient collectif ? Le bombardement au napalm d'Apocalypse Now aurait-il eu cette dimension hallucinatoire sans The End des Doors ?Mais quand un même titre se retrouve utilisé par différents cinéastes et décliné dans des drames, des comédies ou des films d'horreur, il peut dégager des sens multiples et parer chaque séquence d'une signification bien particulière, que nous explorons dans cette série Pop songs et cinéma.
Hallelujah de Leonard Cohen
Titre devenu emblématique, et ayant largement dépassé la notoriété de son auteur, "Hallelujah" paraît en 1984 sur l'album de Leonard Cohen. Traitant de religion (les références bibliques à Samson et Dalila ou au roi David) et de sexe, le titre ne fait pas l'unanimité à sa sortie. Columbia, la maison de disques de Cohen hésita même à la faire figurer à la tracklist de l'album. En 1991, un album hommage à Cohen invite de nombreux artistes à réinterpréter ses chansons et John Cale, l'un des membres du Velvet Underground, reprend "Hallelujah". Il conserve les paroles écrites par Cohen mais supprime le dernier couplet. Cette "nouvelle" version entérine le morceau comme un standard. En 1994, Jeff Buckley, dans son unique album , reprend le titre "réécrit" par John Cale et le rend mondialement célèbre. En avril 2009 à l'antenne d'une radio canadienne, Leonard Cohen réagissait à la énième reprise de son titre : "Je lisais une critique du film Watchmen qui utilise le titre et le journaliste disait : Pourrait-on faire un moratoire sur "Hallelujah" dans les films et les séries ? Je suis un peu comme lui... Je pense que c'est une bonne chanson mais je trouve que trop de personnes la chantent". Cohen a raison, la liste est longue. En voici, un minuscule aperçu.
La chanson des morts
Julian Schnabel réalise en 1996 un biopic du peintre new-yorkais Jean-Michel Basquiat. Le film retrace l'incroyable ascension de l'artiste, de son carton à Tompkins Square jusqu'aux beaux quartiers de Upper East Side, louvoyant entre cocaïne, héroïne et jolies filles. Basquiat se clôt par la mort du peintre à 27 ans (lui aussi) d'une overdose. Refusant sans doute le pathos que la mise en scène de son décès aurait pu susciter, le réalisateur choisit de montrer Basquiat (Jeffrey Wright) dans une rue de Manhattan, désireux de partir en Irlande pour y boire dans tous les pubs. Il opte ensuite pour la sobriété d'un écran noir où est résumée en quelques lignes la dernière embardée de l'enfant terrible de l'art contemporain. Cette fin tragique est alors soulignée par l'emploi de "Hallelujah" dans sa version John Cale. Première occurrence du titre dans un contexte mortifère, "Hallelujah", qui n'était pas à l'origine une chanson de funérailles, trouve là son utilisation la plus courante depuis. Nostalgie, tristesse, telle est l'ambiance que le morceau distillera souvent par la suite.
Basquiat
Vert de tristesse
En 2001, Andrew Adamson et Vicky Jenson révolutionnent le film d'animation en réalisant Shrek. Jusque-là, les chansons utilisées dans les films (les Disney par exemple) étaient des créations originales ou des grands thèmes classiques. Shrek fait éclater cette loi d'airain et mixe pop culture et films pour enfants. Dans cette histoire où Shrek, un ogre vert est amoureux de Fiona, une princesse promise à Prince Charmant, les éléments constitutifs du conte de fées sont tourneboulés (tout y est, le château, le dragon, la princesse prisonnière mais dans le désordre) et les effets musicaux subissent le même sort. Rien d'étonnant alors à entendre la mélopée de Leonard Cohen lorsque les personnages, censés être retournés à leur vie normale (Shrek dans son marais, Fiona attendant son mariage...) font une sorte de bilan qui révèle leur mal-être. Alors que "Hallelujah" est interprété par John Cale dans le film, la bande-originale crédite elle Rufus Wainwright (encore une autre reprise). Deux "Hallelujah" pour le prix d'un, c'est la magie des contes de fées.
Shrek
A german Trip
Si les Américains ont largement repris le thème de Leonard Cohen, le vieux continent se l'est approprié en 2004. Dans The Edukators de Hans Weingartner, un trio de jeunes gens, anarchistes light, s'amusent à pénétrer dans des demeures inhabitées pour y vider les bouteilles de champagne, se la couler douce dans les jacuzzis ou tagger les murs proprets des bourgeois en vacances. Mais lorsqu'un propriétaire fait volte face, les ados perdent leur sang froid et le kidnappent. Ils trouvent refuge dans un chalet à la montagne mais des tensions apparaissent (les deux garçons amoureux de la même fille). En forme de bilan, l'utilisation de "Hallelujah" fait le point sur ces enfants perdus, dont la victime finit par s'occuper. Paumés, dépassés par la situation qu'ils ont créée, le trio finit par se rabibocher, libère l'otage et tente de se reconstruire ailleurs. Si le ton est mélancolique, il est toutefois loin du tragique de Schnabel. Les accords de Buckley résonnent davantage comme une perte de l'innocence, un dur retour à la réalité, une fois les idéaux enterrés. Amen.
The Edukators
Guerre et paix
Dans l'excellent Lord of War (2005), Andrew Niccol met en scène Yuri, un petit voyou de Little Odessa (un quartier de Brooklyn) qui devient avec l'éclatement des pays communistes, un leader de la vente d'armes dans le monde. Alors qu'il mène de front sa carrière professionnelle et sa vie personnelle (marié, père de famille), ses activités finissent par être découvertes par son épouse. Tandis qu'elle le soupçonne (d'adultère ou de trafic frauduleux), elle décide de le suivre un matin et se retrouve dans la cache d'armes de son mari. Cette fois, le titre de Leonard Cohen (version Buckley) rime avec révélations. Permettant une mise place discrète des enjeux de la scène (une musique douce), "Hallelujah" prépare le terrain du renversement des peurs du personnage féminin et la confrontation conjugale inévitable, source du tragique à venir, pour le public. Double détente narrative pour le moment-clé du film où le non-dit émerge enfin à la surface.
Lord of war
Sex in space
En 2009, dans Watchmen de [people_restrictif]Zack Snyder[people_restrictif], ce n'est pas une scène de remise en question, de bilan ou de funérailles qui accompagne "Hallelujah" mais bien une séquence cul. Usage diablement osé en regard des nombreuses utilisations antérieures, chastes au possible. Mais venant de celui qui a "gayïfié" les guerriers spartes dans 300, tout est possible. On retrouve donc le Spectre Soyeux et Dr Manhattan dans l'espace, réunis pour une scène de coït entre super-héros. Le mauvais goût de la séquence laisse songeur. La lumière bleutée qui nimbe les corps, la musique un poil déprimante de Cohen (version du maître himself, assez rare finalement au cinéma), les caresses extra-terrestres des personnages, tout paraît décalé. Peut-être n'est-ce pas un hasard si cette partie du film est introuvable sur le net (si toi lecteur tu sais où elle est, n'hésite pas à balancer un lien, histoire qu'on se rince l'oeil). Quoiqu'il en soit, au rayon Cohen, le morceau de bravoure de Snyder restera dans les annales.
To be continued...
Une fois n'est pas coutume, abandonnons quelques instants le cinéma pour nous tourner vers un autre pourvoyeur de versions de "Hallelujah" : la série télé américaine. Produit absolu de la pop culture, la série ne pouvait pas faire l'économie d'une chanson à ce point universelle, véhiculant dès les premières mesures tout un univers, illustrant aussi bien le mélo que le drame, l'histoire d'amour impossible ou une intense mélancolie. Ne bénéficiant que de 22 minutes (ou 45 pour les plus longues), le format de la série doit aller à l'essentiel, amonceler les références qui sont autant de raccourcis évitant d'inutiles palabres (le temps à Hollywood c'est de l'argent). On trouve ainsi "Hallelujah" dans Lost, The West Wing (A la Maison-Blanche), Without a trace (FBI Portés Disparus), Cold Case, Dr House mais aussi des séries beaucoup plus teen comme The O.C (Newport Beach) ou Ugly Betty, aidant à faire découvrir aux jeunes générations le classique de Cohen (il est intéressant de souligner que seule la version de Buckley est utilisée sur le petit écran).
Prochain épisode : "Mister Sandman" des Chordettes
Voir aussi- Les mille et une vies de Hallelujah