Pop songs et cinéma : Sur un air de... Bauhaus

04/11/2011 - 11h42
Pop songs et cinéma : Sur un air de... Bauhaus

 

On connaît le pouvoir de la musique, qui peut se trouver à jamais associée à des images qu'elle a transcendées : combien de chansons sont aujourd'hui indissociables de séquences cinématographiques entrées dans l'inconscient collectif ? Le bombardement au napalm d'Apocalypse Now aurait-il eu cette dimension hallucinatoire sans The End des Doors ?Mais quand un même titre se retrouve utilisé par différents cinéastes et décliné dans des drames, des comédies ou des films d'horreur, il peut dégager des sens multiples et parer chaque séquence d'une signification bien particulière, que nous explorons dans cette série Pop songs et cinéma.

 

Bela Lugosi's dead de Bauhaus

Premier single du groupe anglais Bauhaus (nommé d'après le mouvement architectural allemand), Bela Lugosi's dead sort en 1979. Considéré comme pionnier du mouvement gothique, ce morceau fait référence à l'acteur transylvanien mythique Bela Lugosi qui, dès 1931 avec Dracula de Tod Browning, marqua la représentation vampirique au cinéma. Entre les paroles (morbides) et la mélopée (dark à souhait), ce titre de Bauhaus qui dure plus de 9 minutes implique dès les premières mesures une ambiance sombre et un bestiaire fantastique. Idéal pour une utilisation cinématographique, Bela Lugosi's dead convoque les fantômes de Dracula, la noirceur, l'angoisse. Un titre très « expressionniste ».

 

Vampire, vous avez dit vampire ?

 

En 1983, pour son premier long métrage, Les Prédateurs, Tony Scott jette son dévolu sur la figure mythique du vampire. Miriam (Catherine Deneuve), vampire millénaire, est l'épouse de John (David Bowie), son compagnon qu'elle a mordu quelques siècles auparavant. Alors qu'elle s'amourache d'une femme (Susan Sarandon), John semble être atteint en parallèle d'un mal incurable : un vieillissement inéluctable et accéléré. L'immortalité de John est en effet liée à l'absorption de sang mais surtout à l'amour que sa créatrice lui porte. Les amours saphiques de Miriam causeront donc la perte de son mari, mais sa propre survie sera elle aussi menacée.

 

Le générique des Prédateurs s'ouvre dans un club new-yorkais lors d'un concert de Bauhaus interprétant Bela Lugosi's dead. Usage attendu (Bela Lugosi/vampire), le morceau trouve toutefois une place de choix dans le film. Peter Murphy, le chanteur du groupe, apparaît derrière un grillage dans une lumière bleutée métallique, tandis que des plans de coupe montrent une faune underground dansant sur les premières mesures du morceau. Deneuve et Bowie, clope au bec et lunettes de soleil, errent dans ce lieu interlope à la recherche de leurs nouvelles proies. Mystérieuse et malsaine, cette séquence se poursuit dans une voiture, puis chez les vampires, où la fête bat son plein. Ils s'adonnent en effet au plaisir de la chair avant de « passer à table ». Sensuelle, érotique et sanglante, cette scène silencieuse (aucune musique, juste une ambiance bruitiste) répond à l'ouverture musicale. Le morceau entêtant du début résonne encore aux oreilles du public alors que le silence se fait. Etrangement, des plans du chanteur de Bauhaus scandent la mise à mort des victimes. Ces gros plans sur son visage hurlant mais muet, font écho à la musique absente et rappellent les films expressionnistes vénérés par le groupe (Le Cabinet du Dr. Caligari en tête qui servit de pochette à leur album).

Danse macabre

 

Bela Lugosi's dead résonne dans une autre séquence cinématographique violemment charnelle. Sombre, réalisé en 1998 par Philippe Grandrieux, fait se superposer le titre de Bauhaus à une scène de flirt qui tourne au viol. Le film suit le parcours de Jean (Marc Barbé), psychopathe meurtrier en proie à ses pulsions. Il croise le chemin de Claire (Elina Löwensohn), jeune vierge déboussolée. Elle l'aime mais leur relation entre brutalité sauvage et amour salvateur est vouée à l'échec. Philippe Grandrieux, cinéaste expérimental, autant plasticien que photographe, donne à voir (et à vivre) des trips sensoriels extrêmes. Sombre, son premier long, se révèle un choc visuel et sonore. Auscultant les méandres du désir, le film s'attache à rendre palpable cet obscur moteur inconscient, incontrôlable et puissamment humain.

 

Claire, ivre, se retrouve face à trois hommes (dont Jean). Alors qu'elle entame une danse propre à réveiller un mort sur la musique de Bauhaus, les personnages masculins la convoitent, la frôlent, l'enivrent. Mais la situation glisse progressivement vers la tentative de viol. L'aspect ténébreux de la scène peut vaguement rappeler le travail photographique de Tony Scott, mais les choix chromatiques renvoient autant à l'ambiance délétère et violente qui plane qu'au paysage intérieur tourmenté des personnages. La caméra épaule offre la proximité nécessaire à l'immersion complète du public dans cette scène ultra charnelle. Le corps d'Elina Löwensohn, découpé entre ombre et lumière, sa gestuelle aguicheuse et innocente excitent le regard. Quant aux oreilles, Bela Lugosi's dead termine le tableau sensoriel. La musique souligne le caractère malsain de la situation (son métallique, froid et entêtant) mais elle invite surtout le public à lâcher prise, à entrer dans la transe hallucinatoire des personnages, dans leurs pulsions et leur dérapage.

The Suicide Club

 

La même année, un film américain s'empare lui aussi du thème de Bauhaus. Dead Man's Curve de Dan Rosen (ou Cursus fatal), teen movie noir, raconte comment de jeunes étudiants maquillent un crime en suicide pour obtenir les notes nécessaires à l'obtention de leurs diplômes (gratification d'un A+ aux colocataires d'une chambrée lorsqu'un des leurs se suicide). Suite de retournements plus improbables les uns que les autres, le film joue sur les éléments mis en scène par les meurtriers pour créer l'ambiance suicidaire indispensable à la crédibilité de la disparition de leur ami : films déprimants que le suicidé aurait visionnés, musique morbide dont il se serait imprégné... Ce contexte fortement (et malhabilement) installé, les criminels peuvent passer à l'acte. C'est lors de la séquence de « faux suicide » que retentissent pour la première fois les accords de Bela Lugosi's dead. Seule la partie instrumentale du titre est utilisée. Parfaitement reconnaissable et très signifiante, elle se révèle un leitmotiv sonore. Présente à chaque retour sur les lieux du crime (et ils sont fréquents), elle souligne de façon maladroite la tonalité angoissante que ces moments devraient susciter chez le public. Vue l'indigence de la mise en scène, la présence de ce fil rouge musical est heureux, car sans lui, Dead Man's Curve frôlerait sans peine le nanar absolu.

 

Les Gothiques sont nos amis

 

Une fois n'est pas coutume, c'est vers la comédie romantique qu'il faut tourner ses oreilles. Dans Good Luck Chuck, sorti en 2007 (Charlie, les filles lui disent merci en VF), Chuck est maudit : toutes les filles qui couchent avec lui le jettent sans ménagement et se marient systématiquement avec l'homme qu'elles rencontrent juste après. Et tant pis si Chuck est amoureux, rien n'y fait, il se fait larguer. L'origine de cette malédiction remonte à 1985, alors qu'il est enfant. Lors d'une journée d'anniversaire, il participe au jeu de la bouteille (on fait tourner une bouteille au sol et on s'enferme dans un placard pour découvrir les joies du flirt avec celle devant qui la bouteille s'est arrêtée). Alors qu'il rêve d'être coincé avec une jolie petite blonde, le destin en décide autrement et il se retrouve avec la jeune goth de service. Tous les clichés gothiques sont de la partie : vêtements noirs (ainsi qu'un soutien-gorge en vinyl noir taille 10 ans, de mauvais goût mais hilarant), pentacle en pendentif, cheveux corbeau et sortilège de sorcière. Et pour compléter la panoplie, une pointe de Bauhaus. Utilisation caricaturale du morceau précurseur de la musique gothique, la scène offre tout de même un terrain expérimental pour le moins surprenant à Bela Lugosi's dead. Anecdotique mais savoureux.

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Bela Lugosi's sex

 

Retour aux origines en 2009 avec The Collector, film d'horreur américain, qui rejoue les noces funèbres de Bauhaus avec le sang et la violence plus de vingt ans après Les Prédateurs. Alors qu'un cambrioleur s'apprête à dévaliser une maison bourgeoise, il est témoin du massacre progressif de la famille par un tueur masqué totalement pervers. Les parents mis hors d'état de nuire, c'est à leur fille de « passer à la casserole ». Rentrant d'un rendez-vous galant avec son petit ami, Jill (Madeline Zima, la petite fille d'Une Nounou d'enfer) pense la maison déserte et en profite pour s'envoyer en l'air. Obnubilée par son boy-friend, elle traverse la maison sans s'apercevoir des pièges que le tueur a disséminés au large et s'allonge lascivement sur le plan de travail de la cuisine pour se faire besogner. Cette séquence qui pourrait se contenter d'être la caution « cul » de tout film d'horreur qui se respecte, s'aventure, avec succès, vers une version plus imaginative. Tandis que le couple s'entreprend en toute inconscience (mais sans pudeur), deux autres champs s'entrecroisent. Celui du meurtrier, tapi dans l'ombre mais se rinçant l'oeil et celui du cambrioleur, effrayé, tentant de s'approcher des adolescents pour les prévenir tout en tenant le psychopathe à l'oeil. Ce jeu du chat et de la souris, diablement bien mis en scène, fait se croiser les personnages, jouant sur la visibilité/invisibilité que chacun entretient avec les autres. Ce kaléidoscope de voyeurisme (le couple maté par le tueur, lui-même maté par le voleur, qui en profite aussi pour mater le couple), malsain à souhait, trouve dans le morceau de Bauhaus toute sa saveur. Entre sensualité et perversion, violence rentrée et angoisse lancinante, Bela Lugosi's dead tient là l'un de ses meilleurs rôles.

 

Début de la scène à 9'20 :

 

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Suite de la scène :

 

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Voir l'épisode précédent : Sur un air de... White Rabbit

 

Prochain épisode : Blue Moon, le standard des années 1950.

 

Ursula Michel

 

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