
Le Stratège, deuxième film de Bennett Miller (Truman Capote), avec Brad Pitt et Jonah Hill, noue une parenté troublante avec The Social Network de David Fincher. Et pourtant, qu'est-ce qui peut bien lier, à priori, le destin d'un entraineur de baseball à celui de Mark Zuckerberg, le créateur de Facebook?
L'art d'Aaron Sorkin, scénariste des deux films, n'y est pas pour rien. Il travaille dans les deux cas sur des motifs identiques ou voisins. En voici quelques-uns :
1. Biopic sur matière vivante
Réactif, réaliste, Sorkin aime travailler les sujets actuels. Le Stratège et The Social Network s'inspirent de personnages réels, et contemporains. Billy Beane, comme Mark Zuckerberg, est encore vivant : il a 49 ans. Les deux films s'inspirent de livres préexistants. Le film de Fincher est adapté de The Accidental Billionaires: The Founding Of Facebook, A Tale of Sex, Money, Genius, and Betrayal de Ben Mezrich, publié en 2009. Celui de Bennett Miller est quant à lui inspiré de Moneyball, un livre de Michael Lewis.
2. Une ascension fulgurante
Les deux films décrivent les coulisses d'une ascension fulgurante. Le succès d'un homme dans un système qu'il comprend, et utilise à son avantage. Mark Zuckerberg met à profit l'idée d'autres étudiants d'Harvard, la perfectionne et la lance plus rapidement que les autres pour bâtir l'empire Facebook. Billy Beane, l'entraîneur de la modeste équipe de baseball des Athletics d'Oakland, imagine avec son associé matheux un système de recrutement alternatif, moins coûteux, uniquement basé sur les statistiques des joueurs.
3. L'ambivalence du capitalisme
Même si le système instauré par Billy Beane laisse sa chance à des joueurs méprisés par les grandes équipes, et semble en cela un facteur d'équité et de justice (les chiffres comptent plus que l'aura d'une star), il reste un pur produit du capitalisme, dans ce qu'il a de plus froid et d'impitoyable : quand les statistiques d'un joueur ne sont pas à la hauteur, l'entraineur-PDG vire son joueur-employé, et vite, pour péréniser son modèle d'équipe-entreprise. Le film de Fincher montre quant à lui toutes les trahisons accomplies par Zuckerberg pour parvenir au sommet, dans une pure logique individualiste et capitaliste. Ce sont donc deux success-stories ténébreuses, car mâtinées ou rongées de l'intérieur par les compromis et les atteintes à la morale.
4. La revanche d'un geek
The Social Network, c'est l'histoire d'un génie informatique au physique de maigrichon qui, vexé de ne pas être accepté au club des beaux gosses populaires de Harvard (et de s'être fait larguer par sa copine), se venge en créant son propre club. Le Stratège raconte aussi la revanche d'un geek. Peter Brand, incarné par Jonah Hill, est un jeune diplômé d'économie au physique rondouillard qui, peu écouté en tant que conseiller junior dans un grand club de baseball, va devenir le bras droit hyper-influent de Billy Beane, et l'artisan de son succès à la tête des A's. Un succès qui passe par la sabermétrie, c'est-à-dire une approche mathématique, peu glamour et donc geek à souhait, de ce sport.
5. Un monde d'hommes...
Le Stratège fait la description d'un monde exclusivement masculin. Même si Brad Pitt a un lien fort avec sa fille, il est divorcé, solitaire, sans vie sexuelle, et se concentre avant tout sur son équipe, et ses discussions ou bras de fer stratégiques avec les membres du staff (notamment son assistant-conseiller joué par Jonah Hill et le manager des A's, incarné par Philip Seymour Hoffman), uniquement composé d'hommes. Dans The Social Network, les femmes sont totalement accessoirisées par les geeks capitalistes : pour les "cerveaux", incapables de communiquer avec elles, ce sont de simples trophées exhibées en soirée.
6. ... Hanté par une femme
Même s'ils décrivent des univers machos, ce ne sont pas non plus des films misogynes. Dans Le Stratège comme dans The Social Network, l'envie de briller et d'écraser les autres hommes semble moins motivée par l'appât du gain que par un trauma initial en partie lié au sexe opposé. Rupture amoureuse pour Zuckerberg, divorce et perte de la garde de sa fille pour Brad Pitt. Ainsi, l'ambition démesurée des deux personnages semble prendre directement sa source dans le regard d'une femme absente, qu'il s'agirait de retrouver ou de reconquérir : l'ex-de Zuckerberg dans The Social Network, la fille de Beane dans Le Stratège, toutes deux essentiellement hors-champ. A la fois poison et remède, fruit d'un rapport ambivalent, elles seules ont la clé de l'armure de workaholic insensibles qu'ils se sont construit.
7. Une épopée anti-spectaculaire
Mark Zuckerberg réussit à révolutionner son domaine en rentrant du code dans un ordinateur. Billy Beane réussit à révolutionner son domaine en rentrant des chiffres dans un ordinateur. The Social Network et Le Stratège sont des films anti-spectaculaires, où les révolutions se font dans des bureaux anonymes ou des chambres d'étudiants. C'est d'autant plus flagrant dans Le Stratège, qui désamorce en celà les attentes liées à un film de sport. Le spectacle, dans ces deux films, est d'abord cérébral. Il passe par des joutes oratoires et donc les lignes de dialogues.
8. Les lumineux tunnels de dialogue
Le point commun le plus saillant entre les deux films est sans aucun doute l'abondance de dialogues. Un flux quasiment continu dans The Social Network, plus ramassé en séquences dans Le Stratège, dont la particularité principale est qu'ils ont été écrits par Aaron Sorkin dans les deux cas. Le scénariste de la série A La Maison Blanche y étale son génie verbal, dont la vélocité maladive semble héritée de Howard Hawks. Avec dans le cas de Sorkin un défi toujours relevé : faire d'un jargon technique, potentiellement complexe et lourd (les codes informatiques et les règles du baseball), la matière malléable et légère d'une fascinante ronde dialoguée. Chez Sorkin en effet, le mot est décision, et donc action. Ses tunnels de dialogue, au lieu d'être abrutissants ou obscurs, atteignent des degré d'intensité et de brillance incroyable, au service d'un véritable souffle tragique.
Le Stratège sort en salle le 16 novembre.
Par Eric Vernay Follow @ericvernay