
Le plus mauvais film depuis le début de la Compétition cannoise - pourtant peu relevée pour l'instant - c'est lui, le très mal-nommé Biutiful. A vrai dire, je me suis rendu à reculons à la projection de ce matin, aux aurores, assez peu curieux de connaître le successeur du grandiloquent Babel, inexplicablement couronné d'un Prix de la mise en scène à Cannes il y a cinq ans. Mon (mince) motif d'espoir se concentrait sur la présence de Javier Bardem au casting, et surtout sur le changement de scénariste opéré par Alejandro Gonzalez Iñárritu. Le cinéaste mexicain a en effet décidé de remplacer Guillermo Alliaga, auteur de la trilogie Amours Chiennes/21 Grammes/Babel, par Armado Bo. Alors, fini le film choral et doloriste au discours abscons ?
Ben non. S'il restreint son champ d'action à Barcelone, Iñarritu se croit encore obligé d'infliger au spectateur sa vision "globale" de la misère du monde contemporain. Comprenez : un goubiboulga théorique indigeste. Oubliant sans doute qu'il voulait nous parler de la mort, à travers le destin tragique d'un homme condamné par un cancer, le cinéaste éclate une nouvelle fois son récit, pour faire de la cité catalane un miroir critique de la mondialisation. Vendeurs à la sauvette sénégalais injustement tabassés par les flics, ouvriers chinois victimes de leurs conditions de travail... Pourquoi pas, mais il faudrait un ou deux autres films pour traiter le sujet dignement. En l'état, ces personnages "exotiques", survolés, servent seulement de faire valoir au talent de Javier Bardem dans le role d'Uxbal - l'homme qui va mourir, donc.
Marié à une bipolaire qui le trompe avec son frère et bat ses enfants, Uxbal, qui pratique la télépathie avec les morts et le travail au noir, pisse du sang et n'a plus que quelques mois à vivre pour cause de cancer carabiné. Ah, et son père vient de mourir. Et puis il porte une coupe mulet. Autant dire que sur l'échelle du pathos, le mec se défend. Sans surprise, Iñarritu capte la souffrance d'Uxbal avec sa fascination habituelle pour la chose, dans une esthétique volontairement brute et cradingue, so trendy. Censé evoquer la mort par le biais d'un personnage doté d'une forte spiritualité (télépathie), Biutiful est etouffé par un misérabilisme de tous les instants, doublé d'un symbolisme des plus balourds (blattes + fourmis = mort ; oiseaux dans le ciel au crépuscule = vie qui s'envole ; etc) et d'un scénario cousu de fil blanc. Prétentieux, bruyant, insupportable. Pourvu que Tim Burton ne se laisse pas berner.
Par Eric Vernay Follow @ericvernay