
Samedi 26 septembre, la police suisse a arrêté Roman Polanski alors qu'il se rendait à un festival à Zurich pour recevoir un hommage. Le cinéaste franco-polonais fait en effet l'objet d'une demande d'extradition des États-Unis, qui le poursuivent pour avoir eu des relations sexuelles avec une mineure sur leur territoire en 1977. Depuis, les réactions outrées abondent, soit pour défendre l'artiste Polanski en fustigeant le "traquenard policier" américano-helvète, soit au contraire pour condamner ces mêmes réactions pro-Polanski, en prônant une justice égale pour tous. Qu'émerge-t-il de cette bruyante cacophonie ? Deux camps retranchés.
LES PRO POLANSKI: "Même Kafka n'a jamais été aussi loin dans l'absurde"
Les politiques de gauche comme de droite se sont d'abord rangés du côté de l'artiste opprimé. Et en premier lieu le ministre des affaires étrangères Bernard Kouchner et le ministre de la culture Frédéric Mitterrand. Pour ce dernier, voir Polanski « jeté en pâture pour une histoire ancienne qui n'a pas vraiment de sens » est « absolument épouvantable ». « De la même manière qu'il y a une Amérique généreuse que nous aimons, il y aussi une certaine Amérique qui fait peur, et c'est cette Amérique-là qui vient de nous présenter son visage », a-t-il ajouté, visiblement sous le coup de l'émotion. Et le Président, qu'en pense-t-il M. Mitterrand ? « Je pense qu'il est au même diapason d'émotion que moi et que tous les Français ». L'Élysée n'a pas démenti.
Les artistes n'ont fait qu'un derrière la cause Polanski. Une pétition internationale n'a pas tardé à circuler, condamnant le "traquenard policier" de Zurich. Elle a déjà été signée par plus de 100 personnalités, dont Martin Scorsese, Woody Allen, David Lynch, les frères Dardenne et Terry Gilliam. Ce dernier, qui était à Zurich, s'est offusqué dans le NouvelObs.com : "Toute cette affaire est ridicule ! Folle ! Trente et un ans plus tard, un vague procureur à L.A. tente de se faire un nom ! Polanski traité comme l'ennemi public n°1, comme s'il était John Dillinger !" (...)"Roman Polanski venait de passer deux mois à Gstaad, et personne n'a rien trouvé à redire. Tout ça ressemble à un show médiatique, à un mauvais film ! Tout ce qu'ils ont réussi à faire, c'est créer un incident international."(...)"Même Kafka n'a jamais été aussi loin dans l'absurde".
Même la victime Samantha Geimer, "droguée et violée" (selon ses dires de l'époque) par le cinéaste en 1977, veut tourner la page. Elle s'expliquait à ce propos dans le Los Angeles Time du 23 février 2003 : "Quand je repense à tout ça, il ne fait aucun doute que ce qu'il a fait était horrible. C'était une chose horrible à faire à une petite fille. Mais c'était aussi il y a 26 ans (son témoignage remonte à 2003), et honnêtement, la publicité qui entoure cette affaire m'a tellement traumatisée que ce qu'il (Polanski) m'a fait me semble pâle en comparaison (...). Je n'ai pas de rancoeur envers lui, ni aucune sympathie non plus."
LES ANTI-POLANSKI "On n'échappe pas à la justice, que l'on soit artiste, grand ou petit"
La réaction de Kouchner et Mitterrand n'a pas tardé à provoquer l'indignation dans le camp UMP. Ainsi, comme le rapporte Le Figaro, le député de Maine-et-Loire Marc Laffineur s'est indigné lors de la réunion du groupe majoritaire à l'Assemblée : « Les accusations de viol sur un enfant de 13 ans, ce n'est pas quelque chose d'anodin, quelle que soit la personne qui est soupçonnée d'avoir fait cela. Il n'est pas anormal que la justice puisse demander des comptes, et les Français ne comprendraient pas qu'on puisse échapper à la justice, que l'on soit artiste, grand ou petit. » Il aurait été applaudi par ses collègues. Puis, dans un communiqué, le député UMP du Nord Christian Vanneste a renchéri, en brocardant notamment le « jugement impérial sur les bons et les mauvais côtés des États-Unis » de Frédéric Mitterrand.
Une grande partie de la presse américaine réclame l'extradition de Polanski, comme le rapporte le site de L'Express. Pour le USA Today "La célébrité de Polanski l'a aidé à échapper à une peine significative pendant plus de trois décennies. Maintenant il est temps de montrer que la justice, pas la célébrité, a plus de poids." Pour le Los Angeles Time, si le cinéaste a quelques circonstances atténuantes, un seul fait doit primer : "Polanski a fui le pays". Le Washington Post a quant à lui estimé que Polanski n'était "pas un personnage qui mérite un happy end".
Si peu de grands noms se sont exprimés en faveur de la justice américaine, les forums et les réseaux sociaux abondent en commentaires en ce sens. La plupart ne comprennent pas pourquoi Polanski, qui a reconnu avoir violé, serait moins coupable qu'un autre pédocriminel. En ressort une certaine indignation, quant au traitement privilégié réservé aux artistes, si brillants soient-ils. Certains évoquent en comparaison le cas Michael Jackson)...
LE MOT DE LA FIN: "Attendre de voir"
Quand on voit la réaction grotesque de Costa-Gavras sur Europe 1, qui estime qu'il faut "cesser de parler de viol" parce qu'à cette époque il y avait de beaux jeunes hommes et de belles jeunes femmes dans toutes les soirées (!) et puis que de toute façon la victime de 13 ans "en faisait plutôt 25" (!!), on se demande si dans une telle affaire, retorse et étalée sur 30 ans, le mieux n'est pas de se taire un peu avant de juger.
"Y'a pas de viol", dit Costa-Gavras sur Europe 1
Le mot de la fin pour Daniel Cohn-Bendit, qui s'était récemment fait accuser de "complaisance" pour la pédophilie par François Bayrou lors d'un débat télévisé. « Mal à l'aise » par rapport à l'affaire Polanski, le leader d'Europe Écologie a estimé sur Radio Classique : « C'est un problème de justice et je trouve qu'un ministre de la culture, même s'il s'appelle Mitterrand, devrait dire : j'attends de voir les dossiers ».
Sage remarque.
Et vous, que pensez-vous de l'"affaire Polanski" ? Exprimez-vous aussi sur le forum cinéma.
Par Eric Vernay Follow @ericvernay