
Avec ses 750 000 fans sur Facebook et ses parodies qui fleurissent déjà sur le web, la mini-série Bref est l'incontournable phénomène de société de cette rentrée. L'efficace concept formel - montage nerveux, narration en zigzags, voix-off qui épouse l'univers mental du personnage - doit évidemment beaucoup au cinéma et les auteurs de Bref ne s'en cachent pas, citant l'influence de Fight Club ou de Cédric Klapisch.
Mais le spectre d'inspiration est probablement encore plus large. Nés respectivement en 1982 et 1983, Kyan Khojandi et Bruno Muschio ont baigné dans une époque cinématographique qui a progressivement fait de la voix-off le standard absolu de l'expression des sentiments. Les créateurs de Bref n'ont donc pas copié un film en particulier mais sont venus s'inscrire dans une tendance dominante du septième art pour y apporter leur propre touche humoristique et jouer sur les stimulants effets de répétitions et d'inversions propres à la forme sérielle.
Evoquer les possibles influences - conscientes ou inconscientes - de Bref, c'est aussi retracer une histoire récente de la voix-off au cinéma. Passage en revue à travers quelques films.
Les Affranchis (1990) de Martin Scorsese
Les auteurs de Bref avaient à peine 8 ans quand Les Affranchis est sorti au cinéma. Mais l'utilisation de la voix-off qu'y fait Scorsese s'est avérée prépondérante pour toute une génération de créateurs. Adapté du livre Wiseguy de Nicholas Pileggi, Les Affranchis place la parole au centre du récit puisque le gangster Henry Hill (Ray Liotta) y raconte sa propre histoire. Et quand ce dernier retrace en moins de 10 minutes la mouvementée journée de son arrestation, le montage s'emballe et la voix-off rend compte de la vitesse à laquelle se sont enchaînés les évènements. Sous l'effet de la cocaïne, Henry croise une multitude de personnages et doit gérer un maximum d'actions, sur fond de paranoïa. Si la voix-off est apparue pour la première fois au cinéma en 1936 (Le Roman d'un tricheur, de Sacha Guitry), Scorsese la triture ici pour créer un malaise physique et des ruptures entre l'image et son commentaire. 20 ans plus tard, la séquence paraît pourtant étrangement lente.
Trainspotting (1996) de Danny Boyle
Nouvelle adaptation littéraire et nouvelle évocation des effets de la drogue (ici l'héroïne), Trainspotting fait aussi de sa voix-off l'expression de clins d'oeil générationnels. Narrée à vive allure, la séquence d'ouverture s'appuie avec humour sur des effets de reconnaissance et d'identification (la partie de foot entre potes) pour exposer l'inadaptation d'un jeune homme aux règles de consommation de son époque.
Fight Club (1999) de David Fincher
Modèle revendiqué des créateurs de Bref, Fight Club est un vrai festival d'effets visuels ou sonores, de déconstruction narrative ou de voix-off imbriquées. Le dérèglement n'est plus lié à la drogue mais découle directement de la banalité d'une existence en manque de sensations fortes. La superposition des images et de leur aliénant commentaire parvient à mimer la prison mentale du narrateur. Dans un mode plus comique, Bref a recours à des procédés similaires pour créer un univers psychique détaillé. Les clins d'oeil au film de David Fincher (lui aussi adapté d'un livre) sont d'ailleurs nombreux : le "plan-cul" du narrateur de Bref s'appelle ainsi Marla, référence à la Marla Singer (Helena Bonham Carter) qui rend fou le narrateur de Fight Club, et la mini-série aime balancer des images subliminales.
Le Fabuleux destin d'Amélie Poulain (2001) de Jean-Pierre Jeunet
Qu'on le veuille ou non, le film de Jean-Pierre Jeunet a exercé une influence considérable sur les comédies françaises de la dernière décennie. Inspirée de l'inventaire de Jacques Prévert, la voix-off d'André Dussollier segmente des vignettes de vie, les classe et les hiérarchise. Nous ne sommes plus face à l'agitation frénétique de Scorsese, mais devant des cadrages millimétrés aux couleurs très marquées. Cette esthétique propre et aérée - où une phrase équivaut à un plan - va inspirer de nombreux films hexagonaux sur les trentenaires, qui passeront leur temps à dresser des listes. Chez Jean-Pierre Jeunet, la vitesse de la voix-off n'est pas synonyme de malaise mais d'apaisement, le cinéaste faisant cohabiter rapidité narrative et images d'éternité.
L'Auberge espagnole (2002) de Cédric Klapisch
Voix-off speedée qui commente l'action à la première personne et montage survitaminé qui manie les sauts temporels : L'Auberge espagnole n'invente rien. Mais Cédric Klapisch prouve que la comédie peut elle aussi s'accomoder de l'éclatement identitaire du narrateur. La voix de Romain Duris sert donc autant à balancer des blagues qu'à mimer les questionnements de son personnage, confronté à un monde en mutation : "Je suis français, espagnol, anglais, danois, je suis comme l'Europe, je suis tout ça, je suis un vrai bordel".
Les Lois de l'attraction (2003) de Roger Avary
Une séquence des Lois de l'attraction synthétise plusieurs années d'interactions entre voix-off et montage excité. Un dénommé Victor y raconte en moins de 4 minutes son voyage en Europe, essentiellement constitué de courtes aventures sexuelles. La forme de ces 225 secondes est extrêmement proche de ce que propose Bref. Et le récit expéditif de Victor débouche à nouveau sur la thématique de la perte d'identité : "Je ne sais plus qui je suis, je me sens le fantôme d'un inconnu".
La coexistence d'une voix-off et d'un montage rapide est donc devenue avec le temps l'illustration ultime du sentiment de dépersonnalisation. On retrouve cette même sensation dans Bref (où le narrateur n'a pas de prénom et s'appelle simplement "Je") et particulièrement dans l'épisode intitulé Je suis comme tout le monde.
Irrigué par une forme cinématographique qui doit elle-même beaucoup à la littérature, Bref réussit pourtant à ne pas lasser l'attention en proposant chaque semaine de réelles inspirations comiques.Pour finir, on ne s'étonnera pas que le premier contact de Kyan Khojandi - acteur principal de Bref et co-auteur/co-réalisateur - avec la forme qui fait aujourd'hui son succès soit directement lié au cinéma et au Festival de Cannes. Voyez plutôt cette vidéo réalisée en mai 2010 sur la Croisette et diffusée sur France 4. On y entend d'ailleurs le Atomic de Sleeper, chanson utilisée dans Trainspotting. La boucle est bouclée.
- Voir tous les épisodes de Bref sur le site de Canal +