10 combats d'anthologie

11/08/2009 - 12h19
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Après les gunfights, la danse et les poursuites, quatrième partie de notre quête du mouvement au cinéma : le combat. A l'instar des précédentes listes, savoir filmer une baston nécessite une conscience exacte des moyens du cinéma et de son histoire. L'acteur athlète ou non ne fait pas tout, il faut lui inventer la chorégraphie donnant ampleur et sens à ses gestes. La scénographie, le cadre et le montage sont primordiaux. Comme personne n'a mieux filmé de combats que le cinéma de Hong Kong (héritage des arts martiaux oblige), cette liste lui est donc intégralement dédiée - tout le reste n'étant que de la bagarre à papy, des imitations, au mieux des affrontements sportifs plus ou moins négligeables (Rocky, Ali, etc). Quand aujourd'hui Hollywood pille encore sans vergogne les trésors de l'ex colonie britannique, sans jamais se hisser à sa hauteur, il nous a semblé bon de rappeler la splendeur d'un cinéma où le combat fût un art mais aussi une manière de reformuler des règles esthétiques, d'inventer un nouveau rapport à l'espace et redéfinir les possibles du corps. Voici donc 10 des plus grands combats du cinéma tout court.

 

 

 

Voir tous les "top" de l'été.

 

 

 

10. La Fureur de vaincre (Fist of Fury) de Lo Wei (1972)

 

 

 

 

Bruce Lee, le mythe, la star, l'icône, la figure incontournable de cette liste. Seconde collaboration avec Lo Wei après Big Boss, La Fureur de Vaincre est un écrin de poings et de sang pour l'acteur, l'homme, l'athlète, la machine de séduction hyper narcissique. Radicalement nationaliste, anti japonais et avec comme intrigue une maigre histoire de vengeance, le film est d'un excès constant, dévoilant un Bruce Lee ultra violent aux limites de la folie clinique. Incarnant l'honneur du Chinois bafoué, il est dans une double quête de vengeance médiatique et politique : d'un côté celle de l'acteur et à travers lui d'un peuple aux yeux du monde, de l'autre celle d'un cinéma se voulant plus fort qu'Hollywood. Viril, érotique, Bruce Lee parfait ici son iconographie qu'un plan final en arrêt sur image immortalisera à jamais comme un mythe populaire total. Parmi les scènes cultes du film, on a sélectionné celle du dojo où il enchaîne les ennemis, vite, fort et à coups de nunchaku douloureux.

 

 

 

9. La 36ème chambre de Shaolin (The 36th Chamber of Shaolin) de Liu Chia-Liang (1978)

 

 

 

 

Au début des 80's, quand le cinéma d'arts martiaux était considéré comme un sous-genre marginal, Charles Tesson et Olivier Assayas tentaient de prouver aux Cahiers que King Hu, Chang Cheh ou Liu Chia-Liang étaient de grands cinéastes. Ils avaient raison, et parmi les classiques du dernier et des films sur le kung-fu (comme sujet, récit, motif, philosophie), La 36e Chambre de Shaolin est une référence. Construit autour d'un parcours initiatique martial émaillé de séances d'entraînements, le film est une succession d'étapes, sportives, spirituelles, menant à la maîtrise absolue du corps. L'auteur, formé aux arts martiaux et célèbre chorégraphe, sait de quoi il parle, et son oeuvre est donc un éloge, porté par la puissance et la grâce du mythique Gordon Liu. Pour l'illustrer, un combat renversant : prouesses athlétiques, intégration des objets et du décor, limpidité et précision du découpage, un travail de maître.

 

 

 

8. Dragons Forever de Sammo Hung et Corey Yuen (1988)

 

 

 

 

1988, le cinéma honkongais vit son âge d'or. Parmi ses icônes, Jackie Chan est déjà une star, il rayonne sur l'Asie et au-delà depuis les succès du Marin des mers de Chine et Police Story. Avec Dragons Forever, il rejoint deux complices parmi les meilleurs artistes martiaux, Sammo Hung et Yuen Biao. Ils se sont croisés plusieurs fois, ils sont amis, ce sera leur dernier film ensemble. Peut-être par le meilleur, mais une production reflétant le cinéma HK de l'époque : insouciant, énergique, téméraire, sans limites, généreux. La recette kung-fu/comédie que Jackie Chan peaufine est ici inégale, mais peu importe. Quand les trois frères se lancent au combat, le spectacle impressionne tellement que le reste est anecdotique. On se souviendra ainsi du combat final dans une usine, moment d'anthologie où les corps virevoltent, se contorsionnent ou se propulsent à une vitesse folle (parfois violemment) aux quatre coins d'un espace ouvert à des possibles insoupçonnés. Sidérant.

 

 

 

7. Duel to the Death de Tony Ching Siu-Tung (1983)

 

 

 

 

Avec Duel to the Death, Tony Ching Siu-Tung signe son premier film et enterre au passage une époque à laquelle il a tout pigé (celle de King Hu), laissant ainsi champ libre à Tsui Hark et sa Film Workshop, sa relecture du cinéma hongkongais, ses films où la cinétique reformule les lois et limites du cadre et du montage. Un film crépusculaire donc, mais qui voit déjà pointer une nouvelle lumière du jour où avec l'avènement d'une nouvelle vague le Wu Xia Pian renaîtra de ses cendres. Ching Siu-Tung pose aussi les bases de son style ultra aérien et délirant : les corps ne virevoltent plus mais volent, comme libérés des contraintes terrestres, transportés par des câbles leur donnant une apesanteur inédite. Une oeuvre vibrante, intense, bouillonnante, quasi abstraite, qui fait table rase, mélange, pour mieux dessiner le futur. Afin d'illustrer, on a sélectionné le combat final, les images parlent d'elles-mêmes.

 

 

 

6. Le Justicier de Shanghai (Boxer from Shantung) de Chang Cheh (1972)

 

 

 

 

Chang Cheh a donné au cinéma honkongais des années 70 plusieurs de ses chefs d'oeuvre. Entre autres Le Justicier de Shanghai, récit tragique d'un malfrat façon Scarface, en moins antipathique, mais avec un destin tout aussi violent. En témoigne ce final baroque et d'anthologie qui restera comme l'un des plus sanglants de son auteur. Chang Cheh met en scène une longue séquence d'une rage folle où le héros affronte, en partie avec une hache dans le ventre, une horde invraisemblable d'ennemis (le 1 contre 100, marque de fabrique du cinéaste), qu'il combat jusqu'à la mort dans un rencontre dantesque, absurde et jouissive. L'utilisation de l'espace et des objets est sidérante, la mise sous tension du cadre est maximum, saturé de partout par le nombre de corps et la fermeture du décor. Chang Cheh pousse son cinéma dans ses retranchements, à un paroxysme délirant, où le corps est martyrisé, épuisé, érotisé.

 

 

 

5. The Blade de Tsui Hark (1995)

 

 

 

 

Tourné dans des conditions chaotiques par un Tsui Hark plus despotique que jamais, The Blade est à l'image de son tournage, un film radical et mal aimable. La vision d'un auteur sur un genre populaire (le wu xia pian), poussé là où il n'a jamais été, dans un retranchement purement formel, quasi primitif, aux images exsangues et travaillées par une pulsation permanente, un découpage maniaque de chaque plan où seule la composition, par sa combustion, donne une logique à l'ensemble. Le minimalisme du récit fait place à la stricte plasticité des images, la cinétique des corps atteint un degré de diffusion énergétique inédit, bouleversant le montage et l'échelle des plans, qui se dispersent, éclatent, explosent ; tout le film ayant quelque chose de terroriste, définitivement hors norme, fait plus contre que pour, avec hargne et colère. Tsui Hark veut en finir avec King Hu et donne sa vision définitive du wu xi pian, pour de bon. Le final de The Blade illustre bien le dérèglement esthétique que son auteur veut imposer au genre qu'il piétine. Exténuant mais puissant.

 

 

 

4. Combats de maîtres (Drunken Master 2) de Liu Chia Liang (1994)

 

 

 

Le cinéma populaire selon Jackie Chan, à son zénith. Combats de maîtres et sa dream team devant et derrière la caméra, c'est une certaine idée du divertissement tel que Hong Kong l'a produit à une époque aujourd'hui révolue. Dans l'histoire du cinéma, seul le classique hollywoodien lui ressemble. Et c'est justement là d'où vient aussi Jackie Chan, digne héritier de Buster Keaton, Douglas Fairbanks et Gene Kelly, revu et corrigé par l'opéra de Pékin. Combats de maîtres, c'est un peu le Chantons sous la pluie du cinéma hongkongais. Une oeuvre déjà crépusculaire mais débordante, inventive, vivante, drôle, d'une générosité incroyable, avec un savoir-faire et un sens de l'espace à couper le souffle. A l'image de son combat final où l'équipe se surpasse pour offrir une scène inoubliable où une fois encore, tout est incroyable mais vrai. Magique. 

3. Le Sens du devoir 2 (Yes Madam !) de Corey Yuen (1985)

 

 

 

 

Le Sens du devoir 2 est inégal, parasité par un humour lourdingue nécessitant un certain niveau de tolérance pour la comédie cantonaise. Une chose lui vaut pourtant de monter sur notre podium : son impressionnant combat final avec Cynthia Rothrock et Michelle Yeoh. En 1985, Jackie Chan a donné le ton en termes d'action, il faut se surpasser. Corey Yuen relève donc ses manches et scénographie une séquence repoussant les limites du masochisme local. Les corps voltigent et s'écrasent sur chaque parcelle du décor avec une vélocité ahurissante, toutes les structures en verre y passent, les moindres volumes aux arrêtes douloureuses sont utilisés, une mezzanine agrandit l'espace et les possibilités d'anéantir les ennemis de haut, ses rambardes sont transformées en étonnante barres acrobatiques pour combattre. Bref, l'action est sans cesse optimisée par l'environnement, les cascadeurs ont le goût du risque, et les actrices livrent sans doute le plus grand girlfight du cinéma HK.

 

 

 

2. Il était une fois en Chine 2 (Once Upon a Time in China 2) de Tsui Hark (1992)

 

 

 

 

Deuxième épisode de la saga mythique de Tsui Hark, avec Jet Li en star à son apogée et Yuen Woo-Ping à la chorégraphie. Il était une fois en Chine 2, parfois préféré au premier, est toutefois moins bon. Mais peu importe, le trio donne encore à voir l'un des joyaux du cinéma hongkongais. La preuve avec ce combat où le cinéaste complexifie toujours plus sa scénographie en inventant une immense structure instable faite de tables superposées. Les lois de la gravité n'existent plus, le désaxage du cadre est permanent, l'espace et les objets ont rarement atteint un tel degré de reconfiguration ou de potentialités, la mise sous tension des mouvements et des gestes se réinvente à chaque plan. La poétique plastique de Tsui Hark exprime son idée du cinéma et du monde, elle semble alors sans limites, d'une virtuosité visuelle inédite. Une certaine idée de l'art du combat comme on n'en verra jamais plus.

 

 

 

1. Iron Monkey de Yuen Woo-Ping (1993)

 

 

 

 

Avec Iron Monkey, Yuen Woo-Ping signe son chef d'oeuvre et l'un des summums du cinéma martial. Un film dans la lignée de Ching Siu-tung et Tsui Hark (ici producteur et scénariste), où les corps bondissent et virevoltent sans souci de réalisme, à une vitesse stupéfiante, sans plus aucun poids ou motricité physique naturelle. Le chorégraphe star de Matrix réinvente à son tour la géométrie euclidienne du cadre : horizontalité et verticalité alternent, se renversent, basculent, la caméra est partout et libérée des contraintes, épousant les corps sans perdre un mouvement ni rendre illisible ces combats fous de vélocité. Donnie Yen dans le rôle principal prouve au passage qu'il est l'homme le plus rapide du monde, et Yuen Woo-Ping maîtrise mise en scène et montage comme peu d'autres avant ou après lui. Cet extrait du final en fait la démonstration écrasante. Toujours inédit en France mais annoncé en DVD, Iron Monkey est à découvrir d'urgence et sans modération. Une référence définitive.

 

 

 

Par Jérôme Dittmar
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